
Faust. Fait, non dit.
Avec Faust, Romeo Castellucci s’attaque à nouveau à l’un des mythes fondateurs de notre culture occidentale. À travers celui-ci, le metteur en scène italien se fait architecte du chaos pour mieux embrasser toutes les contradictions de notre monde contemporain.
« Chaos ». C’est le premier mot qui vient à la bouche de Romeo Castellucci lorsqu’il évoque ce Faust sans paroles, « presque sans aucun rapport avec la littérature », mais dont l’ombre évidemment se mire dans l’œuvre double de Goethe, et dans toute la mythologie qui le précède. Ce chaos, c’est celui du sens des choses, cette déception nihiliste vis-à-vis du savoir qui, dans le Faust I, précède la rencontre avec Méphistophélès. C’est aussi le chaos du Faust II, ensorcelante parabole posthume où se mêlent l’histoire, la politique, la philosophie… Quelle vision Romeo Castellucci va-t-il proposer de cette œuvre monumentale, vertigineuse et prophétique vortex annonçant toutes les contradictions de notre monde contemporain ? Et quel dialogue ce sorcier des plateaux va-t-il nouer avec cette figure mythique dans laquelle il voit la métaphore du rapport entre l’artiste et le mal ? Dans ce face-à-face, on sait seulement que Méphistophélès sera partout et nulle part, désincarné et diabolique, omniprésent et invisible.
Entretien avec Romeo Castellucci
Romeo Castellucci, votre Faust commence avant sa rencontre avec Méphistophélès, ou l’épisode du « pacte avec le Diable ». Qu’est-ce qui retient en particulier votre attention dans ce moment où Faust éprouve l’impasse de la connaissance ?
Romeo Castellucci : Avant la rencontre de Méphistophélès, dans le Faust de Goethe — car il y a toute une mythologie, dont l’immense version de Thomas Mann —, Faust en arrive à l’intention de se suicider, accablé par l’incapacité de son savoir à l’aider à comprendre le monde. La science, la théologie, la connaissance dans son entier, mais aussi la vie elle-même : tout est frappé de non-sens, et cette béance le terrasse de déception. Cet éminent homme de science, considéré comme un héros — il a notamment sauvé un village de la lèpre avec son père —, ne voit pourtant aucun sens à continuer. Ce n’est donc pas un échec personnel, mais un échec global du sens, qui inclut le langage.
D’ailleurs, la première chose qu’il prononce — et c’est un pivot de lecture — est une critique radicale, inouïe, du début de l’Évangile selon saint Jean, « Au commencement était le Verbe ». Faust réfute cette affirmation à la racine de la théologie, de la pensée occidentale et de toute notre culture. Il voit une alternative dans l’action. Or dire : « Au commencement était l’action » est une forme de blasphème qui sape l’idée que le langage puisse être à l’origine du monde, puisse faire le monde. Pour lui, le langage est cassé, impuissant à faire advenir le réel. Il ouvre ainsi la porte à un possible Méphistophélès, car l’action vient ici de l’extérieur : elle advient. C’est cette chute verticale du sens qui constitue la première échelle du spectacle.
Votre pièce sera sans paroles. Que signifie travailler la crise du langage sans les mots ?
C’est une aporie. Car nous avons le langage - ou, plus exactement, nous lui appartenons - et nous n’avons que cette illusion. Pour aborder la crise du langage, il faut un langage : il faut bien en parler, il faut bien le dire. L’enjeu consiste donc à trouver une forme pour dire la puissance du non-dire, l’indicible, et même le « ne pas dire ». Avec Scott Gibbons, le travail réside précisément dans cette déconstruction du langage, en allant à son rebours. Nous entrons dans une chambre noire, d’une certaine manière, où tout est encore possible, mais où tout n’est plus possible. Dans cette dimension indéterminée, le travail ne porte plus que sur le signifiant, orphelin de signifié.
La forme est un signifiant et le signifiant est nécessaire. Et le signifiant est muet, si Dieu le veut… Il ne s’agit donc pas de supprimer le langage pour atteindre une sorte de silence absolu ou de philosophie zen. Le zéro de Faust n’a rien d’un zéro zen. C’est un zéro plein de choses.
De quoi le « zéro » de Faust est-il fait ?
Il est fait de ruines. Ce n’est ni le vide oriental, une absence paisible, ni une table rase : c’est un zéro chargé de ce qui a déjà eu lieu. Un abîme que l’on atteint par un compte à rebours. Faust connaît une illumination soudaine, faite de lumière noire. À cet instant, un seuil s’ouvre, et le chien noir le franchit pour prendre les traits de Méphistophélès, le trickster* de l’esprit, l’hypostase absolue de la Technique.
Méphistophélès, que l’on associe traditionnellement à une puissance négative, arrive toujours après. Mais cet « après » était déjà présent « avant ». Sa négativité est une voie pour approcher, peut-être, le manque de sens. Il ne s’agit pas d’une opposition entre le bien et le mal, pas encore. Le mythe confère à Méphistophélès une dimension paradoxale : il permet à Faust ses réalisations avec la Technique, mais c’est finalement la volonté de Faust qui infléchit son parcours. Méphistophélès prononce lui-même une phrase capitale : « Je veux toujours le mal et je fais toujours le bien. ».
La transformation du désir de connaissance en désir de maîtrise et de puissance qui fait l’objet de Faust II de Goethe est-elle à l’horizon du spectacle ?
Faust II est un livre proprement incroyable, impossible à adapter sur le plan formel parce qu’il est déjà, en lui-même, un objet explosé. C’est évidemment un portrait de ce que sera le capitalisme. C’est aussi un livre fait de terreur. Dans Faust I, il y a un récit, l’apparition de Gretchen, une histoire humaine, malgré sa teneur tragique. Faust II est un cauchemar les yeux ouverts. La volonté de maîtrise, la transformation du réel et la puissance de la Technique sans limites, en toute logique, suppriment les vies de Philémon et Baucis pour arracher un morceau de terre supplémentaire. Méphistophélès, dans cette perspective, incarne la Technique entendue comme forme de domination par laquelle tout est cyniquement justifié.
Comment cette matière – crises du sens, du langage, du pouvoir... - devient-elle théâtre dans Faust, fait, non dit ?
Dans cette pièce, je ne sais pas encore exactement ce qui va se passer, parce que les choses bougent aussi et heureusement pendant les répétitions. Ce qui m’intéresse, c’est d’injecter cette matière — le dysfonctionnement du langage compris comme Technique, et non comme moyen d’expression humaine — dans le présent. Mon travail, cependant, n’est jamais une « enquête » ni une « recherche » : ce n’est pas un raisonnement. Mon travail restitue un symptôme.
Quelle est la fonction du théâtre dans cette traversée des ténèbres ?
Pour commencer, il faut revendiquer que le théâtre est inutile, et que c’est précisément pour cela qu’il est nécessaire.
Pour Giorgio Agamben, être contemporain c’est « être capable de recevoir en plein visage le faisceau d’obscurité de son époque ». Et pour cela, il faut une force. Il ne peut s’agir d’une attitude superficielle ou conjoncturelle : c’est quelque chose qui doit se développer dans la profondeur.
Je pense que le théâtre est un cadre humain particulièrement adapté à cela. Il y a toujours quelque chose qui manque dans l’expérience artistique. Ce manque, cette crise, c’est le cœur même de l’art. Et cette crise est précisément l’obscurité de notre époque.
* Trickster : figure mythologique ou folklorique présente dans de nombreuses traditions, caractérisée par la ruse, la transgression et l’ambivalence. Échappant aux catégories du bien et du mal, le trickster brouille les frontières et met en crise l’ordre établi.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Domaine d’O, Cité européenne du Théâtre et des arts associés, première internationale, août 2026.
Source : Dossier de presse du Festival d'automne, 2026
Devinettes par Roméeo Castellucci
Devinette numéro un
Je ne vis pas dans le nom, mais dans la marque
Je choisis le moment, mais lui ne me veut pas
Ce que je cherche me dévore
Ce qui me dévore ne me rassasie pas
Quand j’ai signé, la main était mienne
Quand j’ai parlé, la voix était celle d’un autre
Depuis, je marche en compagnie de ce que j’ai demandé
Et plus j’avance, plus le sol devient un fil
Mon habit ne me réchauffe pas, ne me pèse pas, ne tombe pas
Qui suis-je ?
Devinette numéro deux
Je ne crée pas : je corrode
Je ne nie pas le vrai, je le rends inutile
Je ne frappe pas : je suis déjà dedans
Je ne mens pas : j’incline les mots
J’apporte la lumière sans chaleur
Je conseille des routes qui descendent en montant
Je ne demande pas l’âme : je la fais paraître un reste
Je souris quand tu consens
Je disparais quand tu m’invoques
Qui suis-je ?
Devinette numéro trois
Je me brise en mille et pourtant je suis un
Celui qui tente de me dompter est trouvé par moi
Celui qui tente de m’ignorer tombe dans mes bras
Je suis le vent qui plie les arbres sans raison
Celui qui me cherche dans l’erreur me trouve dans la règle
Je suis le cœur secret de ce que tu appelles loi
Je n’ai pas de forme, je les possède toutes
Les rois me craignent, les vents m’invoquent
Qui suis-je ?
Source : Journal de l'Odeon
Critiques
Lokko.par Valérie HernandezLa fascinante dramaturgie visuelle du Faust de Romeo Castellucci
Le mythe de Faust revisité par le metteur en scène italien, Romeo Castellucci, dont le Bérénice avait défrayé la chronique : une réflexion profonde sur notre époque d’une prodigieuse inventivité .
SpinticApar Marie ReverdyPalimpseste de l’angoisse
Romeo Castellucci met en scène un Faust vieillissant, au crépuscule du savoir et de l’existence. Avec ce dernier opus, il sonde les ténèbres du mythe faustien pour un théâtre qui donne à voir ce que les mots ne sauraient saisir.
Coups d'Œilpar Peter AvondoDans la nébuleuse de Romeo Castellucci
Il s’inspire de la légende germanique mais refuse d’adapter Goethe. Il en tire une performance obscure qu’il imagine, entre silences et visions, comme une plongée en eaux troubles avant le pacte avec Méphistophélès.
Scenewebpar Vincent Bouquet« Faust. Fait, non dit. » : l’année zéro de Romeo Castellucci
Le metteur en scène italien explore les prémices du mythe de Goethe et déplie, au long d’une traversée mentale et plastique plus intrigante que proprement magnétique, un monde en pleine crise du langage.
Recommandation :A voir
Arts Citypar RédactionUn Faust sans paroles
Un Faust presque sans un mot : voilà l’idée de Romeo Castellucci. Le magicien italien de la scène-image vide le mythe de son texte pour n’en garder que ce qui foudroie : l’image, le son, la matière brute.
La Terrassepar Manuel Piolat SoleymatRomeo Castellucci s’empare de Faust pour se faire « architecte du chaos »
Un spectacle à travers lequel le grand artiste italien souhaite se faire « architecte du chaos pour mieux embrasser toutes les contradictions de notre monde contemporain ».
Événements

La permanence du dramaturge
Une introduction au spectacle Faust, avec le dramaturge William Ravon
samedi 31 octobre à 19:00
Entretien avec Romeo Castellucci et Piersandra Di Matteo
À l’occasion de l’exposition personnelle que le LAC consacre cette saison à Romeo Castellucci, une conversation ouverte au public aura lieu entre le Maître et Piersandra Di Matteo, théoricienne de la performance qui accompagne son travail.
Lugano, LAC, dimanche 14 fev. à 11.00
Calendrier des représentations
Odéon-Théâtre de l'Europe | Paris Réserver
Festival Temporada Alta | Gérone
Arena del Sole | Bologne
Théâtre Vidy-Lausanne | Lausanne Réserver
deSingel | Anvers Réserver
Triennale Milano | Milano
Lugano Arte e Cultura | Lugano
Onassis Stegi | Athènes
Teatro Calderón | Valladolid
Berliner Festspiele | Berlin
Holland Festival | Amsterdam
Archives des représentations
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Domaine d'O
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Montpellier
09 oct. > 10 oct. 2026
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Romaeuropa Festival
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Rome
18 oct. 2026