
Antigone
En relisant Antigone, j'ai le plaisir de me perdre dans le labyrinthe d'une œuvre énigmatique. Les questions se multiplient, qui font corps avec la pièce.
Pourquoi Antigone se précipite-t-elle dans la mort, tête baissée ? Pourquoi Créon inaugure-t-il son règne en déclarant la guerre à un cadavre ? Pourquoi enferme-t-il vivante dans un trou la jeune rebelle alors qu'il laisse le corps de son frère exposé au soleil, à la merci des chiens ? Pourquoi le monarque connaît-il une déchéance aussi rapide que celle d'Oedipe et tout aussi cruelle ? Vers le soir, sa femme et son fils se seront suicidés et le roi d'un seul jour traînera, abandonné de tous, cadavre vivant.
Cette succession d'énigmes a été recouverte, à travers le temps, sous un amas de commentaires et d'interprétations. Antigone n'a pas cessé d'entraîner derrière elle d'autres Antigones : on a voulu voir sous cette figure une Jeanne d'Arc de l'Antiquité, une résistante de la dernière guerre, une martyre laïque de la liberté de conscience. Le mythe semble avoir fructifié aux dépens de la pièce. Il lui fait de l'ombre.
On ne peut sans doute pas séparer Antigone de Créon : ce sont deux figures qui se font face, se renforcent en s'opposant. Chacune est le miroir de l'autre et son repoussoir.
Jacques Nichet
Dossier pédagogique
Dossier pédagogique proposé par l'Odéon - Théâtre de l'Europe l'occasion de la mise en scène de cette traduction par Jacques Nichet du 14 mai au 12 juin 2003 aux Ateliers Berthier.
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"Un classique ?" par Daniel Loayza
C’est peu dire. L’une des pièces les plus accomplies de Sophocle, le plus secret et le plus lumineux des grands dramaturges d’Athènes, dont le théâtre est d’autant plus sauvage qu’il procède d’un sens implacable de la réserve et de la distance. Avec sa mise en scène de l’Alceste d’Euripide, Jacques Nichet avait déjà ressuscité l’une des plus émouvantes figures féminines de la tragédie grecque. Avec Antigone, il aborde l’une des héroïnes les plus problématiques, les plus sereinement violentes, les plus fatales de notre culture, celle de la jeune femme " saintement criminelle " qui viole un décret humain au nom d’une loi plus haute. Figure par excellence de la piété fraternelle, modèle fondateur de toutes les résistances à l’arbitraire, ou incarnation farouche et fanatique de l’instinct de mort, Antigone n’a cessé, depuis sa création vers 441 avant J.-C., d’habiter le théâtre, inspirant des dramaturges aussi différents qu’Anouilh, Cocteau ou Brecht. Sa solitude, sa déréliction, sont incarnées ici par Océane Mozas, qui retrouve Jacques Nichet après Les Cercueils de zinc (présenté début 2003 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers).
Chez Eschyle, hommes et dieux foulent fréquemment le même sol : le grand initiateur des puissances scéniques se plaît à déchaîner dans le visible ce que nul n’aurait vu sans lui. Chez Sophocle, le divin n’est pas moins présent, sans doute, mais il est rare qu’il se donne à voir à visa-ge découvert. Le plus souvent, la puissance des dieux se manifeste par des effets où se laisse peut-être déchiffrer leur volonté, mais dont les causes restent de ce monde, interprétables en ter- mes purement naturels. Le divin selon Sophocle paraît d’abord comme une absence, une hantise, une façon d’être qui est de l’ordre de la trace ou de l’écho : ce dont le retrait (toujours révocable, cependant) laisse à découvert l’espace où le destin et la réflexion des hommes peuvent jouer librement.
La dramaturgie sophocléenne est donc d’autant plus mystérieuse qu’opérant pour ainsi dire par transparence, certains de ses principaux ressorts, dissimulés hors champ, n’agissent que de loin et tacitement. En nous donnant à voir la cécité qui règne sur scène, en nous faisant entendre le sens de certaines paroles, insoupçonné de ceux qui les profèrent, c’est aussi le mode d’action des dieux, filant et tissant à même les fibres de notre être, que Sophocle nous invite à entrevoir. Et du même coup notre propre incapacité à saisir toujours leurs avertissements, exposés que nous sommes, dans notre condition solitaire et mortelle, à la tentation aveuglante du sans-mesure.
L’intrigue d’Antigone, à ce point de vue, est d’une sobriété exemplaire, caractéristique de la manière du poète. Deux volontés s’y affrontent, aux deux extrémités politiques d’une cité. Du côté d’Antigone, l’impuissance absolue d’une jeune femme orpheline dont les deux frères viennent de s’entretuer pour obtenir ou conserver le trône. Du côté de Créon, son oncle maternel, couronné de la veille, une autorité avide de s’assurer de son poids, la certitude virile d’être seul dépositaire de la vérité civique, qui lui confère, croit-il, le droit de priver de sépulture celui des frères ennemis qui avait combattu contre sa patrie. A Etéocle, donc, bien qu’il ait trompé et chassé son frère, les honneurs dus au défenseur de la terre natale ; à Polynice, bien qu’il n’ait fait que réclamer son dû, les outrages des vautours et des chiens. La cité deviendrait ainsi, sinon l’unique et le suprême critère auquel mesurer toute valeur, du moins le lien le plus contraignant, au nom duquel toute autre relation d’ordre humain pourrait être suspendue.
Antigone, pour sa part, accomplira les rites funèbres sur le cadavre de son frère, quoi qu’il lui en coûte. Toute la tragédie consiste à donner son plein relief au face-à-face entre ces deux volontés également inflexibles, à l’impossibilité de tout dialogue entre elles, puis à la défaite – d’ailleurs anticipée et revendiquée – du parti faible devant le parti fort. Mais en même temps, et dans le même mouvement, les deux plateaux de la balance tragique s’équilibrent secrètement, comme si le pouvoir d’Antigone s’accroissait avec son abaissement, jusqu’à la catastrophe finale. En ce fulgurant point de rupture, le nouveau roi découvre Antigone agissante parce que morte, et en tant que telle. A son tour, en somme, la fille d’Oedipe a rejoint le hors-champ. Et c’est de là-bas, hors de notre monde, que le châtiment de Créon revient le frapper de plein fouet, que la souillure qu’il a provoquée retourne se concentrer en lui comme en sa source, avec une soudaineté et une vitesse qui laissent deviner l’intervention cruelle d’un dieu (avant même que Créon ait eu le temps de regagner son palais, son épouse s’y est déjà suicidée sur l’autel domestique). Le cercle de l’action se referme : commencée avec le duel à mort de deux frères, elle s’achève avec la ruine des deux partis apparentés – le fort et le faible, également. Créon voit enfin, et fait voir à tous les citoyens de Thèbes, que lien familial et lien civique, entrelacés, forment un tissu complexe qu’il ne lui appartenait pas de déchirer, mais qu’il a déchiré pourtant – et dans cette déchirure où l’entraîne Antigone se lève comme une énigme qui résonne encore aujourd’hui.
Il y a plus de 25 siècles, Sophocle, avec Antigone, a fait surgir l’une des héroïnes les plus problématiques, les plus sereinement violentes, les plus fatales de notre culture, celle de la jeune femme «saintement criminelle» qui viole un décret humain au nom d’un principe sacré. La solitude d’Antigone, son exigence absolue, sont incarnées ici par Océane Mozas. Quant à Créon, ce pauvre et terrible roi qui traite la loi en apprenti sorcier, Jacques Nichet en a confié le rôle à Alain Fromager.
Source : Dossier de presse
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Paris
14 mai > 12 juin 2004