
Ivanov
Ivanov se sentait fort, courageux, enthousiaste. Il avait un domaine, était très apprécié de ses voisins. Il avait une vision du monde et cette vision s’est cassée. À peine un an plus tard, il n’est plus que l’ombre de lui-même, envahi par la lassitude, un fort sentiment de culpabilité et de solitude. Sa vie est livrée aux ragots de la petite société qui l’entoure, enivrée d’ennui, d’alcool, de poncifs et de méchancetés sur fond d’antisémitisme. Il aurait épousé par intérêt Anna Petrovna, jeune fille juive riche, qui par amour pour lui a renoncé à sa religion et a été déshéritée par ses parents. Maintenant qu’elle est tombée gravement malade, sur le point de mourir, Ivanov la délaisserait…
Entretien avec Jean-François Sivadier
Ivanov est à la fois un drame sentimental et une critique sociale. Qu’est-ce qui vous anime dans cette histoire ?
Jean-François Sivadier : Ce qui m’intéresse, c’est Tchekhov lui-même. La forme dramatique qu’il expérimente depuis Platonov confond justement le drame et la comédie, la critique sociale et l’aventure intime des personnages.
La gravité des sujets qu’il aborde est toujours magnifiée par la légèreté de la forme. Tchekhov voulait écrire des comédies légères. Il flirte souvent avec le vaudeville. Il ne délivre aucun message. C’est un anthropologue ; il se contente de montrer la vie telle qu’il la voit avec ses yeux de médecin. Il ne juge personne, l’homme n’est ni bon ni mauvais, mais complexe et indéchiffrable...
Que souhaitez-vous y insuffler ?
J.-F. S. Le souffle justement, l’enthousiasme, l’ironie, la folie même d’un auteur de vingt-sept ans à l’aube d’une œuvre dont il ne sait pas qu’elle va changer l’histoire du théâtre. Il écrit en dix jours, un texte vif, brutal, désordonné et radical. Françoise Morvan et André Markowicz, qui ont traduit toute l’œuvre dramatique de Tchekhov, insistent sur la joie, l’humour, la vitalité de ce théâtre, où l’émotion n’arrive jamais de la supposée tristesse d’une situation, mais de l’entrechoquement des désirs et de l’effort, jamais récompensé, des personnages pour être à la hauteur de leur passion. Chez Tchekhov, on parle pour confondre l’angoisse de vivre et pour ne pas entendre le silence, découvrir l’abîme près duquel on tente de se tenir debout...
Comment voyez-vous votre Ivanov ?
J.-F. S. Je n’ai jamais d’idée préconçue d’un personnage. Ivanov, pour moi, c’est d’abord l’acteur qui va le jouer. Avec Nicolas Bouchaud, on a évacué d’emblée l’idée de la tristesse, de la mélancolie pour parler plutôt de la dépression comme un trouble de la personnalité. Ivanov ne cesse de dire qu’il ne se comprend pas lui-même. Il est confronté à des enjeux et des personnes autour de lui qu’il ne reconnaît plus. Chez Tchekhov, il n’y a pas de héros, il a inventé, pour ses actrices et ses acteurs, une « nouvelle façon de vivre » sur la scène, où l’humanité ne se trouverait que dans le ratage, l’imperfection et l’impuissance sous toutes ses formes.
On éprouve d’emblée une forme d’empathie pour ce théâtre, parce qu’il est peuplé de gens qui aspirent à vivre autrement sans jamais y parvenir. Les personnages de Tchekhov sont ancrés dans le réel et obsédés par le désir d’y échapper par tous les moyens :- l’amour, l’art, l’argent, l’alcool, les voyages...
Ce petit monde tchekhovien, que représente-t-il pour vous ?
J.-F. S. Chez Tchekhov, on est seuls mais ensemble. Ces grandes familles à géométrie variable, ce petit monde inactif qui se complaît dans l’inertie, ce petit cercle de connaissances satisfait de lui-même, c’est là où l’on étouffe.
C’est la prison dont Sacha et Ivanov rêvent de s’échapper. C’est une société aveugle aux basculements du monde, plus occupée à se rêver qu’à s’accomplir et constamment dans le déni de son impuissance à rendre la vie meilleure. Une impuissance que Tchekhov s’amuse toujours à dénoncer, dans ses pièces, par la bouche d’un personnage.
Qu’il s’appelle Sacha, Borkine, Astrov, Treplev, Lopakhine... Il y a toujours un moment où quelqu’un semble sortir de scène, un court instant, pour tendre un miroir à ses partenaires : « Regardez-vous ! Ce n’est pas possible dans la vie d’être à ce point immobile, éteint, inutile ! ».
Quelle atmosphère avez-vous envisagée pour votre spectacle ?
J.-F. S. J’ai gardé en tête, pendant les répétitions, un mot du journaliste Souvorine qui pourrait devenir un leitmotiv de notre spectacle : « Il est fatigant de voyager avec Tchekhov, où qu’il aille, il ne s’intéresse qu’aux cimetières et aux cirques ».
C’est comme ça que je lis le théâtre de Tchekhov. Une piste, une arène, où une assemblée de clowns tristes, joyeux, selon l’élan qui les traverse, bricolent leur vie comme une suite de numéros dérisoires, dans l’angoisse du temps perdu et du temps qu’il reste. Un terrain vague peuplé d’absences – celle des parents, celle des enfants, des projets disparus – où ceux qui restent, les vivants, passent leur temps à essayer de se réparer.
Propos recueillis par L.-E.Pradelle, janv. 26
Critiques
Un fauteuil pour l'orchestrepar Sylvie BoursierAvec Jean François Sivadier, le cauchemar d’Anton Tchekhov se matérialise
L'effondrement des êtres en écho avec l’effondrement d’un monde et un retour à l’animalité. La bande son pullule de hululements, de hurlements de loup, Ivanov aboie, souffre d’acouphènes et ...
Coups d'Œilpar Olivier Frégaville-Gratian d’AmoreIvanov : La farce dépressive et éblouissante de Sivadier
Il en tire un spectacle tragi-comique, à la fois drôle et noir, traversé d’éclats rock et clownesques, où le mal-être d’un homme finit par révéler l’épuisement d’un monde.
Mouvementpar Aïnhoa Jean-Calmettes«Ivanov» de Jean-François Sivadier : sublime déprime
Jean-François Sivadier aime les grands textes. Avec Ivanov, le metteur en scène offre une adaptation virtuose du drame de Tchekhov. Écrasé par la norme, mort d'ennui, le monsieur « Dupont » russe nous guide dans une satire de la petite bourgeoisie pré-soviétique.
Transfugepar Hugues Le TanneurJean-François Sivadier à l’écoute d’Ivanov
Pour sa première incursion dans le théâtre de Tchékhov, le metteur en scène signe un spectacle sensible et inventif, servi par des comédiens hors pair.
Scenewebpar Nadja Pobel« Ivanov », la dépression solaire du duo Sivadier-Bouchaud
Une forme de gouaille qui transcende cette brillante pièce sur l’ennui, la première de l’auteur russe à laquelle s’attelle le prolixe metteur en scène.
Recommandation :A voir
Les Inrockspar Patrick Sourd“Ivanov”, tragi-comédie de la faillite d’un monde
Jean-François Sivadier aborde Tchekhov par son côté anthropologue ciblant le poison de la banalité du mal.
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Les Échospar Philippe ChevilleyUn « Ivanov » joyeusement méchant
Jean-François Sivadier revisite la première pièce grinçante de Tchekhov pour en faire une fête théâtrale, où l'on s'enivre de mots, de beau jeu et de sentiments contraires. Une parade de clowns tristes menée par le sublime couple Nicolas Bouchaud et Norah Krief.
Téléramapar Emmanuelle Bouchez"Ivanov", une virtuose dinguerie au ton très contemporain
Un homme au bout de l’ennui. Jean-François Sivadier sublime la puissance à la fois triste et comique du drame de Tchekhov.
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Tribune de Lyonpar Luc HernandezIvanov nous désarçonne et nous emporte au TNP
Courageusement, Sivadier en confronte en permanence les deux veines, entre l’angoisse de la mélancolie qui torture et le divertissement auquel on ne croit plus, que pour se consumer. Son théâtre, à plateau ouvert, comme toujours, permet d’en déplier les possibles plutôt que d’y plaquer un concept.
Événements

Bord de scène
À l’issue du spectacle, l’équipe artistique donne rendez-vous aux spectateur·rices pour échanger.
Théâtre de la Cité, Toulouse le 22 mai
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