Angélica Liddell

Liddell Angélica

En cinq dates

1. La maison d’Emily Dickinson. 
J’avais été invitée à faire une lecture de poésie à l’université d’Amherst. Pour moi, ce fut un pèlerinage. Elle est la plus grande poète de tous les temps. J’ai eu le privilège qu’on me laisse seule quelques instants dans sa chambre. J’ai regardé par chacune des fenêtres. Il y avait dans la chambre une odeur pénétrante. Être là, toute seule, et penser, oui, c’est une possibilité, l’enfermement. Tant qu’il existera cette possibilité, nous serons saufs. Puis je suis allée voir sa tombe, complètement à l’abandon.

2. Klaus Kinski dans la pièce de théâtre Jésus-Christ Rédempteur. 
J’aimais déjà Kinski, il est à mes yeux l’un des acteurs les plus fascinants de l’histoire du cinéma, un monument à la beauté. Mais voir la captation de cette représentation dans un théâtre de Berlin, où il affrontait les spectateurs, leur demandait s’ils pouvaient rester silencieux au moins une heure dans leurs vies, c’est quelque chose qui m’accompagne depuis plus de trente ans. D’ailleurs, j’ai reproduit un moment de cette scène dans Chien mort dans un pressing : les forts, et un beau jour j’ai commencé à mettre le public dehors, vraiment, un fusil à la main, et parfois je partais en coulisse avec les comédiens et je laissais le public planté là, tout seul, dans la salle, et je retournais sur scène quand j’en avais envie, et je les insultais, j’insultais le public, j’ai atteint une sorte de folie. Je me suis mise à travailler avec la rage, à improviser avec la rage, ou peut-être avec la colère même de Dieu. 
Après avoir vu cette vidéo de Kinski, j’ai commencé à laisser libre cours sur scène à la rage authentique pour la transformer en instants de sincérité, improvisés, il ne peut en être autrement, en moments de beauté et de folie, j’ai commencé à créer, à improviser grâce à la rage, et c’est de cette déflagration que naissent les moments que j’aime le plus de mon travail sur scène. Grâce à la rage, j’atteins une sincérité profonde sur scène. Cet instant de vérité que la plupart du temps on cherche sans le trouver. Le mieux qui puisse m’arriver, c’est qu’on me fasse du mal juste avant la représentation. Si l’on vient perturber mon âme, si l’on m’énerve et que l’on me met en colère, si l’on me fait mal, si quelqu’un à côté de moi me fait du mal, me fait du tort, si quelqu’un me trompe et que j’en ai l’intuition, et si ma peau le dit, et si mon corps révèle le malaise de mon âme, alors la représentation, ce jour-là, est proche de l’extase. J’ai fait de la rage un véhicule de la transe esthétique. La rage comme esthétique. Ça a un prix. Je brûle, mon cœur s’embrase. C’est le prix à payer pour avoir volé le feu aux dieux. Quand Dieu a créé le monde, il était en rage.

3. Les funérailles de Bergman au Dramaten de Stockholm. 
Poser ce cercueil en pin suédois sur la scène où Bergman avait travaillé, parler avec son fantôme, le sentir, dire les textes, tout, tout, aimer Bergman sur cette scène, savoir qu’il m’écoutait et me donnait sa bénédiction, savoir qu’il aimait ce qu’il voyait, porter un manteau d’une de ses mises en scène, je ne sais pas, je n’ai pas les mots, je me suis brisée, je me suis brisée. Ce fut l’un des moments les plus importants et les plus beaux de ma vie, pas de ma vie professionnelle, mais de mon passage fugace sur terre.
Inoubliable, inoubliable. Un acte d’amour mutuel authentique. Quand j’ai terminé, j’ai senti que j’étais désormais prête à mourir, j’avais compris. Un jour, il faudra que j’écrive 1 000 pages sur ma relation avec Bergman. Culminer dans le Dramaten dépasse n’importe quelle merveille, n’importe quel rêve. D’ailleurs, tout me faisait l’effet d’un rêve. Je dois rendre grâce au théâtre pour ce moment, qui continue à me guider. Seul inconvénient : je ne suis plus capable de voir ses films.

4. Leslie Cheung. 
Découvrir cette créature céleste dans les films de Wong Kar-wai. Sa fragilité fait mal, sa beauté fait mal. Sa danse dans Nos années sauvages. Adieu ma concubine. J’en suis émue aux larmes. On naît comme ça. On n’apprend pas ça dans une école de théâtre. Il était fait de la matière des anges. Il s’est suicidé le 1er avril 2002, à l’âge de quarante-six ans, en sautant du 24e étage de l’hôtel Mandarin Oriental à Hong Kong. Il n’a pas voulu déployer ses ailes.

5. Le massacre du SIDA. 
Avoir dix-huit ans et voir mourir les meilleurs, les plus beaux, par poignées entières, la mort de toutes parts, les artistes en train de mourir, l’un derrière l’autre, pénalisés par la société du convenable, du correct. On les a laissés mourir. Nous étions jeunes. Comme vous maintenant. On les a laissés mourir. Ils sont tous morts autour de nous. Ils voulaient juste être heureux. Ce fut une extermination. Une véritable extermination au nom de la morale. C’est l’une des raisons pour lesquelles je défends l’immoralité en matière d’esthétique, le sexe à tout prix pour détruire toute forme de supériorité morale. Je viens de là, d’un jardin de morts. Paul McCarthy est peut-être le seul artiste qui me montre encore la voie quand tout n’est que décoration.