
Phèdre !
Un orateur, interprété par l’acteur Romain Daroles, prétextant parler de la pièce dont vous lisez actuellement le synopsis, finit par raconter et interpréter Phèdre de Racine.
Alors les différentes facettes de l’œuvre se déploient sous l’effet de l’enthousiasme réjouissant de ce spécialiste : la langue unique et merveilleuse de Racine, la force des passions que l’auteur classique dépeint mieux que personne, les origines mythologiques des protagonistes (Phèdre, « fille de Minos et de Pasiphaé », petite-fille du Soleil, demi-sœur du Minotaure, etc.), le contexte historique de l’écriture de la pièce (théâtre classique français du XVIIe), l’écriture en alexandrins…
Il s’agit du premier volet de la trilogie que François Gremaud entend consacrer à trois grandes figures féminines tragiques des arts vivants classiques : Phèdre (théâtre), Giselle (ballet) et Carmen (opéra).
Note d'intention
Phèdre !
Mes intentions sont toutes entières contenues dans ce titre.
Bien sûr, on le devine, il sera question de Phèdre, la plus fameuse et plus jouée des tragédies de Racine.
Pourtant, bien que son principal sujet, elle ne sera pas le véritable sujet de ce spectacle.
Ce dernier se cache sous le point d’exclamation, ce signe de ponctuation qui, au temps de Racine, était appelé point d’admiration (du latin admirari, composé de ad – et de mirari, « admirer », « s’étonner »).
En effet, le véritable sujet de Phèdre ! est l’admiration que son unique protagoniste – Romain, façon d’orateur – voue à la tragédie de Racine.
Un admirateur, par définition, considère avec un étonnement mêlé de plaisir quelque chose qui lui paraît beau, qui lui paraît merveilleux.
Mon ambition est de mettre en partage avec les spectateurs·rices cet étonnement mêlé de plaisir en abordant simultanément, par le biais d’un conférencier débordant d’enthousiasme, différentes facettes de la pièce : la langue unique et merveilleuse de Racine, la force des passions qu’il dépeint mieux que personne, les origines mythologiques des protagonistes (Phèdre, « fille de Minos et de Pasiphaé », petite-fille du Soleil, demi-sœur du Minotaure), le contexte historique de l’écriture de la pièce (théâtre classique français du XVIIe)
De fait, j’entends pas moins que partager – outre mon admiration pour Phèdre en particulier – mon amour pour le théâtre en général, cet art vivant qui ne cesse de célébrer la joie profonde d’être au monde.
Une théorie voudrait que l’origine du point d’exclamation vienne de l’exclamation de joie, io en latin, qui aurait été abrégée d’un i au-dessus d’un o.
Ainsi, comme dans tous mes spectacles – et bien que la pièce de Racine soit une tragédie – il sera dans Phèdre ! question de joie, cette « force majeure » dont « le privilège est de savoir triompher de la pire des peines » comme le résume formidablement le philosophe Clément Rosset.
François Gremaud, février 2017. Source : Dossier Phèdre ! du Théâtre Vidy-Lausanne
Entretien avec François Gremaud
Un auteur classique : Racine. Une immense pièce : Phèdre. Pourquoi cette forme si particulière ?
François Gremaud : Avant le Phèdre ! que je présente au Festival d’Avignon, il y a le Phèdre ! qui s’invite dans les classes. Ce premier Phèdre ! est né de la proposition du Théâtre Vidy-Lausanne d’imaginer un travail sur un texte classique au programme des lycées, allié à une forme contemporaine et vivante. J’ai choisi Phèdre parce que cette pièce me fascine depuis je l’ai étudiée à l’école. À cette époque, je vivais une passion malheureuse. Mes tourments, ma douleur, je les retrouvais tellement dans les mots de Racine que j’ai voulu les partager avec les adolescents d’aujourd’hui. Cette invitation à concevoir une proposition pour les classes est intervenue au moment où je venais de réaliser le spectacle Conférence de choses, qui met en scène « une sorte » de conférencier, dans « l’ici et maintenant » du théâtre, sans filet, dans un rapport très direct au public. J’ai choisi de réutiliser cette forme pour faire goûter l’œuvre de Racine. Après de nombreuses représentations dans les lycées, Romain Daroles qui incarne ce drôle d’orateur et moi-même avons eu envie de créer une version tout public de la pièce, pour la vivre de manière différente. Ainsi est né un second Phèdre ! qui s’adresse à tous. Les férus de théâtre classique y trouvent leur compte, tout comme les gens intéressés par les expressions plus contemporaines.
Romain Daroles y est pour beaucoup. J’ai une grande admiration pour cet acteur que j’avais eu comme élève à la Manufacture, Haute École des arts de la scène de Lausanne. Il y a chez lui une prise de risque absolu, en même temps qu’une empathie totale. Pendant les représentations, il y a vraiment un dialogue qui s’opère avec les spectatrices et les spectateurs, une connivence qui s’installe. Le public devient un partenaire, un interlocuteur. Il se retrouve à faire partie intégrante du théâtre, en devient un protagoniste majeur : sans lui, le théâtre n’existerait pas.
Le point d’exclamation ajouté à la fin du titre rappelle ce qui s’appelait le point « d’admiration » du temps de Racine. À qui adressez-vous cette admiration ?
Tout d’abord à Racine lui-même. Il résout cette question à laquelle est confrontétout artiste : comment faire correspondre le fond et la forme ? Il y a particulièrement dans Phèdre une adéquation entre l’un et l’autre. L’auteur a trouvé les mots ultimes pour exprimer ce qu’il a à dire. Il décrit les tourments de cette passion impossible de façon unique et authentique. C’est absolument rigoureux sur le plan intellectuel et tellement juste sur le plan émotionnel. Quand Phèdre découvre qu’Hippolyte aime Aricie et qu’elle exprime sa jalousie, elle dit « Ils s’aiment ! » et on entend tout son monde qui bascule. Parce que ce sont précisément les mots les plus adéquats prononcés au plus juste moment. J’admire ce que j’appelle « l’économie racinienne ».
J’ai aussi une grande empathie pour Phèdre qui est violemment emportée par ce feu. Elle sait que cet amour est impossible et elle est pourtant incapable d’admettre la réalité. Mon admiration va également à la mythologie, dont notre monde d’aujourd’hui est encore si empreint. Je trouve très éclairant de pouvoir retourner à tout ce que les Grecs et les Romains ont inventé pour expliquer le monde, à ces sources-là.
Et enfin, ce point d’exclamation témoigne de mon émerveillement pour le théâtre. Un art qui permet de nous réunir de part et d’autre du plateau, dans un moment où nous sommes toutes et tous en train de vivre, de traverser des émotions et de construire une pensée. Le théâtre a cette richesse inouïe de pouvoir mettre en lien des personnes, de les déplacer, les transporter, les bouleverser. L’idée était d’aborder ce texte non pas comme un objet sacré – d’y mettre trop de « précaut-i-on », comme dirait Phèdre, et d’en perdre finalement l’essence – mais de l’aborder avec joie, c’est-à-dire avec vie. Car c’est de cela dont parle la pièce : de vie et de vivant.
L’humour est en quelque sorte le « fil d’Ariane » de votre théâtre. Il y apporte tendresse et compassion pour des personnages qui chez Racine sont « horreur et pitié ». Nous passons ici de la tragédie à la comédie, du drame à la joie…
Oui, même de la joie au drame. Car on y revient toujours. Je dois cela à un philosophe que j’aime beaucoup, Clément Rosset, pour qui « la joie est la force majeure » parce qu’elle peut contenir tout le tragique du monde. L’inverse n’est pas forcément vrai. Nous pouvons être joyeuses et joyeux en ayant conscience de tout le tragique de l’existence. Il est plus difficile d’accéder à la joie lorsque nous sommes dans la mélancolie et la tristesse. C’est une vision du monde que je comprends intimement. Ce que j’apprécie dans le fait de dire que Phèdre ! est une comédie, c’est que l’humour de la pièce n’évacue pas la tragédie pour autant. C’est une manière de la prendre en charge. La joie est notre puissance de vie, qui va permettre de traverser le tragique sans qu’il prenne le dessus.
Je revendique aussi beaucoup dans mon travail ce que Clément Rosset appelle « l’idiotie », cette quête de ce qui est singulier et unique, une façon d’embrasser le réel pour ce qu’il est. Je préfère me revendiquer idiot plutôt que savant.
Je désacralise ainsi un peu les choses et appréhende le monde comme quelqu’un qui a encore tout à apprendre et tout à voir. L’humour est une manière très efficace de faire tomber les barrières et d’inviter avec bienveillance le public à s’étonner.
L’étonnement est, en philosophie, à la base de la pensée. Sans avoir la prétention d’être philosophe, j’espère qu’en partageant mon étonnement je vais amener les gens à réfléchir un peu, très modestement et sans obligation aucune. L’humour permet aussi de mettre une distance. Les jeux de mots (que j’aime beaucoup, surtout quand ils sont navrants) sont excusables parce que nous sommes au présent. Ils peuvent nous renvoyer tout à fait ailleurs et nous permettre de rentrer dans la pièce d’une autre façon. Les citations de chansons de variété, qui font partie de notre culture populaire, sont aussi un moyen de dédramatiser le langage savant de Racine. Il est parfois dit que mon théâtre n’est pas politique. Je crois fondamentalement le contraire, car j’estime que rassembler les gens dans un moment de vie, de rire, de joie et d’échange est une démarche politique, toute modeste qu’elle soit.
Propos recueillis par Malika Baaziz pour le Festival d'Avignon
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