
Mon Frère
Christian est sur scène. Il joue Christian, un homme sourd. Parfois, il joue François, son frère, metteur en scène du spectacle, et d’autres figures encore. Ensemble, ils rejouent une histoire fraternelle et politique : celle d’un monde où la Langue des Signes éclaire le silence et fait voir et entendre autrement. Car ici, l’empêchement n’est pas une limite, mais un espace d’invention. À travers le dialogue entre le visible et l’audible, Christian et François partagent un spectacle où la différence devient puissance, et la résistance, une possible joie.
Entretien avec François et Christian Gremaud
François, votre nouvelle création part d’un désir que vous aviez depuis longtemps : donner la parole à votre frère Christian, qui est Sourd de naissance. Il s’articule en trois axes qui vont de l’intime au politique…
François Gremaud : À l’origine, il y a le projet politique. Parce qu’il est Sourd de naissance, Christian a vécu une série d’expériences professionnelles extraordinairement douloureuses. Il a grandi dans un monde qui ne lui a pas laissé la place qu’il méritait. C’est d’autant plus violent qu’il est très engagé politiquement dans la défense de sa communauté. C’est d’autant plus insupportable que nous nous ressemblons beaucoup tous les deux, physiquement, mais aussi dans nos caractères. Je ne pourrai jamais réparer cette injustice mais j’ai éprouvé le besoin de « faire ma part ». C’est ça, le véritable point de départ du projet : une tentative – tentation – politique. Un désir très naïf de réparer, de faire un spectacle avec mon frère et de partager ce bonheur avec lui.
Christian Gremaud : Depuis des siècles, la société s’est construite sans tenir compte de la vie visuelle dont nous avons besoin. Nous sommes une minorité dans une société où tout est centré sur les sons: téléphones, conversations orales, annonces parlées… Partout, c’est le son qui domine, et ça n’est pas adapté aux Sourds. La société est construite pour les entendants, et nous, les Sourds, devons sans cesse nous adapter à un monde qui ne prend pas en compte notre réalité.
Christian, vous êtes né en 1977, à l’aube de ce que l’on appelle le Réveil Sourd, ce mouvement qui a milité pour la reconnaissance de la Langue des Signes Française. Vous expliquez avoir vécu l’apprentissage de l’oralisation forcée et de la lecture labiale comme une humiliation, une injonction à se conformer aux attentes des entendantes et des entendants.
C.G. L’oralisation est vraiment une forme d’apprentissage contre nature, surtout que je ne perçois jamais les sons dans ma vie quotidienne. Pourtant, j’ai été obligé de m’y plier, en utilisant des méthodes qui m’ont insupporté profondément. Cela m’a fait perdre un temps précieux que j’aurais pu utiliser pour apprendre des matières essentielles comme le français ou les mathématiques. Ce n’est pas un apprentissage qui m’a permis de m’épanouir en tant que Sourd, mais davantage une tentative de satisfaire les attentes des entendants, qui veulent nous entendre parler... Cependant, eux, ils ne prennent pas la peine d’apprendre notre langue, la Langue des Signes, ce qui rend la situation d’autant plus injuste. Quand j’oralise, il y a ce sentiment profond en moi : «je ne peux plus continuer», «ça n’a aucun sens», «c’est injuste pour les entendants avec qui je dois communiquer». J’ai détesté les remarques irrespectueuses de ceux qui m’ont appris à oraliser, comme «tu parles mal, les entendants ne vont rien comprendre». Ces paroles me démoralisaient et rendaient l’apprentissage encore plus pénible et décourageant. Au lieu de nous aider à nous épanouir, on nous a poussés et on nous pousse encore à nous conformer à une norme qui n’est pas la nôtre, sans tenir compte de nos besoins spécifiques.
Quel langage hybride êtes-vous en train d’inventer ?
F.G. Le besoin de trouver la forme artistique de ce projet politique m’a fait prendre un autre chemin. Un chemin très transformateur pour moi comme pour mon frère. J’ai des habitudes d’écriture qui sont liées au fait que je suis une personne entendante. J’écris en français avec ma manière d’articuler le langage. Dans mes spectacles, il y a souvent des jeux de mots, qui renvoient à une tradition verbale fondée sur l’homophonie, les glissements sonores et les doubles-sens phonétiques. Or la LSF (Langue des Signes Française) fonctionne sur la spatialité, l’iconicité, la morphologie visuelle et la simultanéité. Il existe évidemment des formes d’humour et de créativité linguistique en LSF, mais elles ne relèvent pas du « jeu de mots » au sens classique français. Au départ, je pensais raconter son histoire et celle de la LSF, avec leurs lots de discriminations. Au fil de l’eau, je me suis mis à écrire une troisième histoire qui est celle de ce spectacle, à œuvrer pour une égalité réelle en essayant d’éviter le regard de l’entendant « majoritaire » sur le Sourd.
Cette création, c’est aussi un geste d’amour pour Christian…
F.G. Ça s’appelle Mon Frère, alors il est forcément question de fraternité non pas dans son acception genrée mais dans son sens le plus large : sororité, geste humaniste, amour des autres… Mais il est aussi question de mon amour pour le théâtre et de sa capacité à résister encore et toujours. Mon Frère, c’est un geste d’amour pour cet art-là et pour la LSF que je redécouvre. Cette langue met en jeu le corps tout entier. Et le corps, c’est ce que j’adore au théâtre, tous les corps, quels qu’ils soient. C’est enfin un geste d’amour pour la vie. Mon frère dit souvent que ce qui le définit fondamentalement, c’est sa vivacité ! Cette force qui le tient vivant, et qui lui permet de toujours se relever quand il tombe. Nous avons en commun cette indéfectible joie de vivre.
Avec Mon Frère, vous faites acte de résistance joyeusement.
F.G. J’espère vraiment que les gens vont découvrir la formidable personnalité de mon frère – pas pour le trouver mieux que d’autres – juste formidable dans la catégorie des êtres humains, sans l’étiqueter. J’aimerais que cette reconnaissance s’inscrive dans un geste plus large, que chacun et chacune puisse s’exprimer sur un plateau et être compris. Je revendique de faire des objets joyeux. J’espère que ce projet qui aborde des sujets durs – injustices, discriminations, violences – montrera qu’il est toujours possible de se relever, et que ce qui est vraiment beau : c’est nous autres, nous tous, les vivants. La joie est plus que jamais nécessaire. C’est un acte de résistance à part entière.
C.G. Cette vivacité, c’est vraiment moi. Je suis toujours en mouvement, avec plein d’énergie et d’enthousiasme. Je réagis vite, j’ai les idées claires, et je suis constamment curieux de découvrir de nouvelles choses, de vivre de belles expériences. C’est un don que j’ai et qui m’aide à avancer, à ne pas me laisser abattre par les obstacles. Je ne baisse jamais les bras, au contraire, je me bats toujours pour aller de l’avant. Et je pense que c’est grâce à cette énergie que je garde une attitude positive, même face aux moments difficiles.
Vous balayez bon nombre d’a priori en renversant les notions de validité ou de force…
C.G. Le terme même d’«invalidité» me dérange, surtout quand il est utilisé dans le contexte législatif en Suisse. C’est un mot péjoratif, qui ne correspond pas à ma situation. Il définit juste ceux qui ont une incapacité de gain, totale ou partielle, à cause d’une atteinte à la santé. Mais la Surdité, ce n’est pas une question de santé.
Et selon la loi, l’assurance invalidité (AI), je ne suis pas invalide. J’ai un diplôme universitaire et je suis tout à fait capable de travailler, même si l’accès au marché de l’emploi n’est pas facile. Pour nous, les Sourds, les entendants ont aussi un handicap : dans la communication. Parfois, ils peuvent être tellement têtus et pénibles, surtout quand ils ne prêtent pas attention à ce que nous leur demandons. C’est très frustrant. Parfois, on a l’impression que les entendants ne s’intéressent à nous que par rapport à notre oreille et au son.
F.G. Dans la perspective culturelle Sourde, la surdité n’est pas vécue comme une perte, mais comme une autre organisation du monde, une modalité sensorielle, linguistique et relationnelle spécifique. Les Sourds se définissent comme les membres d’une minorité linguistique avec un mode d’existence propre. Comme la plupart des communautés discriminées, par racisme
ou inégalité de genre, ils ont une longue expérience de la résistance : un besoin vital de penser le monde autrement – en affirmant un désir de cohabitation égalitaire – et des recettes à partager.
Entretien réalisé par Sylvie Martin-Lahmani en mars 2026 et complété de propos écrits par Christian Gremaud. Pour le Festival d'Avignon 2026
Podcasts
RfIpar De vive(s) voix«Mon frère» de François Gremaud: une pièce militante sur la surdité
Dans Mon frère, le comédien François Gremaud déroule, sur scène, la trajectoire de son frère Christian, sourd de naissance, entre injustices, fierté et engagement.
France culturepar Les Midis de CultureDire l'autre, avec les frères Gremaud, Stanislas Nordey et Vincent Dedienne au festival d'Avignon
François Gremaud met en scène son frère Christian dans "Mon Frère", où celui-ci raconte en langue des signes son histoire et celle de la résistance des Sourds.
Critiques
L'Echo du Mardipar Michèle Périn‘Mon frère’, ce héros
Donner la parole à son frère, c’était la moindre des choses pour saluer son courage mais comment le faire sans le mettre encore en position d’assisté, d’infériorité ?
Théâtral magazinepar Nedjma Van EgmondIl suffira d'un signe
Même œil qui frise, même sourire d’enfant, même coupe de cheveux courte et grisonnante, même tenue (tee-shirt et pantalon noirs), ils se ressemblent furieusement
Artistik rezopar Hélène Kuttner“Mon frère” : un acte d’amour et de résistance
Dans un duo inédit, François Gremaud et Christian Gremaud, son frère, Sourd de naissance, racontent leur complicité à travers leurs différences ainsi que le long combat des personnes malentendantes, leur difficulté à...
Revue Frictionspar Jean-Pierre HanUn acte de résistance et d'amour
La métamorphose de Christian prenant de plus en plus d’assurance est patente : il « raconte » et « joue » véritablement les épisodes de sa propre vie
Balaganpar Jean-Pierre ThibaudatLa fraternité des frangins Gremaud
François Gremaud est un metteur en scène suisse, Christian Gremaud, frère du premier, est sourd de naissance. François met en scène Christian dans « Mon frère », un spectacle aussi tonique et fraternel que revendicatif
Le Mondepar Sandrine BlanchardFrançois Gremaud montre avec « Mon frère » qu’un autre monde est possible
Sur scène avec son frère, Christian, l’auteur, metteur en scène et comédien mêle dans un spectacle profondément humain récit de vie, humour et réflexion sur le handicap de la surdité.
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Les Inrockspar Jérôme ProvençalLa place des personnes sourdes dans nos sociétés
Précis, dense et alerte, le texte évoque l’évolution de la place des personnes sourdes dans nos sociétés et retrace aussi l’histoire de la langue des signes.
Recommandation :Choix de la rédaction
RfIpar Siegfried Forster«Mon frère», Christian Gremaud, sourd, se raconte au théâtre
C’est un spectacle épatant et une histoire extraordinaire à vivre. Au début, avec « Mon frère », François Gremaud, metteur en scène suisse, voulait juste créer une pièce sur et avec son frère, sourd de naissance...
La Croixpar Emmanuelle GiulianiOde à l’égalité face au handicap
Deux frères réunis sur une même scène : ils racontent en stéréophonie la vie du second, sourd de naissance. Récit parlé et langue des signes se confondent dans ce spectacle solaire et émouvant
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Un fauteuil pour l'orchestrepar Sylvain BoursierCe soir, moi je signe
« Ce soir, moi je signe et lui il traduit en français parlé pour entendants, là vous avez le surtitre en français pour les sourds qui ne parlent pas la langue des signes et là le surtitre en anglais pour ceux qui ne parlent ni le français, ni la langue des signes ». Tout un symbole !…
Les Échospar Callysta CroizerFrançois Gremaud, tout pour son frère à Avignon
Pour François Gremaud, « Mon frère », c'est à la fois Christian Gremaud, né sourd, et la pièce qu'il a créée avec lui, pour lui. Entre langue signée et oralité, le metteur en scène suisse compose une pièce intime et politique.
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Infernopar Arthur Lefebvre"Mon Frère", quelques signes d'amour
Un frère. Mais d’abord un enfant. Sourd. Un élève. Sourd. Un voisin. Sourd. La liste peut être longue. Le qualificatif est tenace. Comme une marque indélébile. Signe évident d’une différence.
Téléramapar Fabienne PascaudLa surdité au cœur d’un spectacle politique et plein de malice
L’un est entendant, l’autre non. Dans cette nouvelle création, l’auteur-comédien et metteur en scène François Gremaud (“Conférence de choses”) rend hommage à son frère Christian, sourd de naissance.
Recommandation :TT(abonnés)
Webtheatrepar Véronique HotteLutter pour se faire entendre dans un monde d’entendants quand on est Sourd.
Pour Christian Gremaud, prendre sa place dans un monde d’entendants est un combat. Sourd de naissance, il a grandi en faisant face aux violences et aux exclusions.
Recommandation :W W W
Libérationpar Aïnhoa Jean-Calmettes«Mon frère» invente la langue des cimes
L’un est sourd de naissance, l’autre terrassé par l’actualité anxiogène, le premier signe et l’autre poursuit en français : un spectacle d’une intransigeante douceur qui parle de langues, d’exclusion et d’une vulnérabilité combative.
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Coups d'Œilpar Jean-Christophe BrianchonL’autre, c’est moi
Le metteur en scène suisse revient au Festival d’Avignon, en duo avec son frère Christian. Une pièce qui agit en bouée de sauvetage pour l’un et l’autre.
Scenewebpar Vincent Bouquet« Mon Frère », l’autre monde possible
Dans un cheminement politique et intime, les deux hommes mettent les entendants face à leurs méconnaissance, maladresses et autres contradictions, pour mieux en appeler à une meilleure intégration.
Comédie de Genèvepar RédactionPrésentation par la Comédie de Genève
Présentation audio du spectacle
Radio Télévision Suisse [RTS]par Thierry Sartoretti'Mon frère', formidable spectacle sur la surdité de Christian et François Gremaud
François Gremaud est entendant, Christian Gremaud est sourd. L’aîné met en scène et double son cadet, lequel se raconte en langue des signes. 'Mon frère' est un bijou de théâtre sur la fraternité et la lutte pour les droits de celles...
24heures.chpar Natacha RosselLa langue des signes, langage de l’amour de deux frères
François Gremaud invite son frangin Christian sur scène pour mettre en lumière les aléas de la surdité, mais surtout la complicité qui les lie.
Le Tempspar Alexandre DemidoffFrançois et Christian Gremaud célèbrent une fraternité inouïe, éloge joyeux des «sourds doués»
L’auteur et metteur en scène fribourgeois portraiture son frère cadet, sourd de naissance, dans un spectacle beau et drôlement timbré.
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Événements

Café signé
Découvrez la culture sourde et apprenez des signes élémentaires de la langue des signes française autour d’un café!
Cette activité aura lieu avant le spectacle Mon Frère, de François Gremaud, dans lequel il rend hommage à son frère sourd.Brasserie du Passage, Neuchâtel, dim. 22 nov. à 14:00.
Rencontre avec les frères Gremaud
À l’issue de la représentation du mercredi 25, rencontre avec l’équipe artistique, traduite en langue des signes française.
En partenariat avec l'association Sors les mains d’tes poches.THéâtre Ledoux, Besançon le 25 novembre
Bord plateau
Bord plateau, rencontre avec les artistes à l’issue de la représentation
Le Quartz, Brest le 5 décembre
Bord de scène en LSF
À l’issue du spectacle, l’équipe artistique donne rendez-vous aux spectateur·rices pour échanger, en présence d’un·e interprète en LSF.
Théâtre de la Cité, Toulouse le 28 janvier
Bord de scène
Rencontre avec les artistes à l'issue de la représentation
Tnba, Bordeaux, le jeudi 25 mars
Sound Off Bar
Soirée de découverte de la culture sourde et de la langue des signes. Des animateur·ice·s sourd·e·s proposent au public d’apprendre quelques signes à travers des jeux.
Le Reflet, Vevey, dès 18h au bar du théâtre
Discussion avec les artistes
Ce spectacle sera suivi d'une discussion avec les artistes, avec une interprète en langue des signes en collaboration avec l'association Ecoute-Voir. Inscriptions : LSF@ecoute-voir.org ou 079 956 98 34
Théâtre du Jura, Délémont, le samedi 29 mai à 18:30
Calendrier des représentations
Théâtre du Rond-Point | Paris Réserver
LE ZEF - scène nationale | Marseille Réserver
Théâtre du Passage | Neuchâtel Réserver
Les 2 Scènes | Besançon Réserver
Le Quartz | Brest Réserver
Equilibre-Nuithonie | Villars-sur-Glâne Réserver
Théâtre de la Cité | Toulouse Réserver
Espace 1789 | Saint-Ouen Réserver
Malakoff scène nationale | Malakoff Réserver
TnBA | Bordeaux Réserver
Le Bateau Feu | Dunkerque
Théâtre Les Halles | Sierre
Maillon | Strasbourg
Le Reflet - Théâtre de Vevey | Vevey Réserver
Comédie de Genève | Genève Réserver
Théâtre du Jura | Delémont Réserver
Archives des représentations
-
Festival d'Avignon
|
Avignon
07 juil. > 13 juil. 2026
-
Théâtre Vidy-Lausanne
|
Lausanne
28 mai > 05 juin 2026