Perdre son sac

(suivi de) Christine (et de) Nos parents
Perdre son sac
Image du spectacle

Perdre son sac

Denis Maillefer

Une femme en rupture, dans la rue. Elle se dit laveuse de vitres, pour un temps. Et elle commence à parler. Elle vide son sac, dit ses colères et ses manques. 

Quelques notes sur la recréation

Revenir au début. Un texte, une actrice. Une actrice au centre. Alors il y aura une actrice concrètement au centre d’un cercle. Une trentaine/quarantaine de chaises disposées en cercle. Une salle fermée. La lumière de cette salle. Comme un de ces groupes de parole. Le public entre et s’installe. Elle est parmi eux/nous. Et elle va parler la première, et raconter. Et ne plus s’arrêter. Il n’y a rien d’autre qu’une salle ordinaire, juste son accessoire à elle, un balai télescopique pour nettoyer les vitres, son instrument de travail. Qui est posé contre un mur, et qu’elle désignera à quelques reprises. Elle parle, s’excuse parfois de sa fatigue, comme un aveu en direct qui brouille un peu le réel. Comme si l’actrice s’arrêtait et s’excusait de sa fatigue d’actrice. Ce dispositif met en relief les aspérités et contradictions du personnage. Il s’embrouille, revient en arrière, demande – indirectement – notre aide et notre empathie. Nous sommes avec elle parce que nous sommes naturellement – et réellement – avec elle dans tout ce qu’elle raconte. Tout ce qu’elle dit vise la fin. Attention, dit-elle à la fin, comme pour nous prévenir que ce qui lui arrive – exclusion sociale, confusion extrême – peut aussi nous arriver. Et puis ce dispositif est aussi une sorte de machine à jouer. Elle peut faire les personnages, comme on dit. Jouer le petit macho, jouer la parisienne intello suffisante, jouer le père pseudo présent. Jouer. Et faire souvent rire. Ce prof qui s’emballe et énonce que tout est prédestiné pour Sandrine, l’amie – imaginaire ? – de l’héroïne. Ce patron d’articles cheap pour jeunes filles pauvres. Faire des personnages. Raconter en se souvenant et en habitant le souvenir. Être au cœur du corps des mots. Nous n’avons pas joué depuis la création, et en répétition je découvre ce que je sais, c’est que ça travaille, avec le temps. Les mots sont plus nets, plus évidents, plus lourds et plus doux. Je regarde le travail de Lola Giouse qui a infusé les mots de Rambert. Et ça sonne doux et fort.
Elle s’adresse à nous, de si près. Elle accroche notre regard. Elle a besoin de nous. Nous les spectatrices et spectateurs, nous les vivantes, nous les vivants. Sa pensée politique déraille comme parfois la nôtre. Une manière brute de faire du théâtre, si ancienne et absolument d’aujourd’hui. De quoi a-t-on besoin ? De mots et d’une actrice, et de notre regard, parce que ses mots existent d’abord avec et grâce à notre regard. La musique sort de son petit Nokia en plastique. La lumière ne changera pas. Peut-être que nous, peut-être un peu. 

Denis Maillefer, octobre 2021

Entretien avec Lola Giouse

Perdre son sac a été écrit « sur mesure » pour Lola Giouse.
L’actrice a livré ses impressions à la dramaturge de la Comédie de Genève, Arielle Meyer MacLeod.

Pascal Rambert a écrit ce texte pour vous, un événement rare et précieux dans la vie d'une actrice. Comment est né ce projet?

Le spectacle de sortie de notre volée, à l'école de la Manufacture, était dirigé par Denis Maillefer qui a commandé une pièce pour nous à Pascal Rambert. C'était Lac, un texte très fort qui évoquait la situation dans laquelle nous nous trouvions : celle de l'éclatement du groupe, lorsque chacun se retrouve seul avec son désir de faire du théâtre. Pascal Rambert est venu voir le spectacle à Paris. Il nous a tous félicités. Quelques jours plus tard, j'ai reçu un mail, juste trois lignes, où il me disait qu'il voulait écrire pour moi. J'étais folle de joie évidemment, tout en me disant que cela n'allait probablement jamais se faire, mais que le seul fait qu'il en ait eu le désir et m'en fasse part était déjà formidable.

Pourtant cela s'est fait, et le texte a vu le jour…

Oui. Par la suite, nous nous sommes vus une fois, une seule. Pascal ne m'a posé aucune question. Il m'a dit seulement: « Ce que j'ai tout de suite trouvé magnifique chez toi, c'est ton silence. Tu as un silence profond ». (Elle rit.) Et quelques semaines plus tard, il est arrivé avec le texte, qu'il m'a demandé de le lire à haute voix devant Denis et lui. Je ne savais même pas de quoi il parlait, juste son titre, Perdre son sac. Découvrir à vue un texte devant son auteur et le metteur en scène qui va le monter mais ne le connaît pas non plus : jamais, je crois, je n'ai eu autant le trac.

Que s’est-il alors passé entre vous et ce texte ?

Il y a parfois une sorte d'évidence avec certaines écritures – une écriture qui atteint directement au cœur et fait tout vibrer, une écriture qui touche tellement juste qu'on sait qu'on va pouvoir transmettre cette émotion à d'autres –, et l'écriture de Rambert pour moi est de celles-là. Cette évidence est un cadeau. J'étais un peu inquiète de ne pas tomber amoureuse de ces mots qu'il avait écrits pour moi – et si l'évidence ne se manifestait pas cette fois-ci ?– tout en étant rassurée par le fait que c'était Rambert.

Et entre vous et ce personnage ?

En découvrant le texte, j'ai reconnu des choses de moi très enfouies, très cachées, alors qu'il ne savait rien à mon sujet. C'était très troublant. Pascal Rambert a comme le don de sentir les gens à travers leur présence scénique, simplement par ce qu'ils dégagent sur un plateau de théâtre. Après cette première lecture, j'ai entamé un long trajet avec le texte. Je le lisais, puis le mettais de côté et le reprenais, m'attachant chaque fois à des aspects très différents.

Quels aspects par exemple?

Au début je me suis surtout attachée au propos social, j'étais ravie de porter ce genre de théâtre politique, qui n'est pas un pamphlet mais une parole ambiguë, qui se contredit, une pensée qui se frotte au présent, qui cherche à comprendre sans y parvenir, qui lutte avec ça. Après je me suis attardée sur le rapport aux parents, le lien avec le père, ce grand cycle des générations dans lequel les jeunes développent un élan que la génération d'avant essaie d'étouffer. Et puis il m'est apparu que ce texte parle aussi d'un moment de la vie, ce moment où la vie justement, commence ; la vie au sens où l’on dit à un enfant « Qu'est-ce que tu veux faire de ta vie ? » – comme si ce que cet enfant vivait n'était pas déjà la vie – ou « Tu verras, la vie, ce n'est pas facile ». La vie, ce grand programme, cette chose qu'on voit arriver sans savoir à quel moment ça commence vraiment. Et lorsque, soudain, on y est – lorsque nos parents ne sont plus les héros de notre enfance, lorsque de géants ils deviennent juste des êtres humains –, la vie, ça devient concret et en même temps beaucoup plus petit que ce que l'on avait imaginé. Toutes ces strates, et bien d'autres, cohabitent. Perdre son sac est un monologue beau et difficile parce qu'il ne cesse d'ouvrir des mondes.

Justement, qui parle dans ce monologue ? Qui est ce Je ?

On pourrait dire que Je c'est moi parce que je suis l'actrice qui dit Je sur le plateau. Et que ce Je, il l'a écrit pour moi. Je est aussi un personnage, qui n'est jamais nommé mais que, connaissant l'écriture de Rambert, on pourrait presque appeler Lola. Au cœur de cette parole solitaire, elle fait apparaître la parole d'autres personnages qu'elle cite, et petit à petit, il y a une sorte de dérèglement, une perte de repères, comme si quelque chose lâchait et que l'identité devenait floue. Ce Je parle aussi au nom de toute une génération. Elle dit je ne suis pas toute seule, on est des centaines, comme si elle endossait le malaise d'une génération qui est la première à savoir qu'elle va devoir affronter une catastrophe écologique, un déclassement social, un monde qui s'effondre.

Le texte raconte l’histoire d’une jeune femme en rupture avec son milieu. Elle vient d'une famille aisée, a décroché un Bac+5 mais se retrouve dans la précarité. Comment appréhendez-vous ce qu'elle dit de ça ?

Je viens d'une famille où la politique a toujours été présente, je suis moi-même assez politisée. Au début, j'avais le sentiment que Rambert parlait de la révolte de cette génération, la mienne, en des termes qui appartiennent à la sienne. Aujourd'hui, la révolte n'est plus la même, il ne s'agit plus de balancer des pavés. La lutte et la révolution se pensent autrement, notamment dans l'invention de nouveaux modes de vie collectifs. On est révolutionnaire aujourd'hui en refusant et en se désintéressant de ce que la société capitaliste propose, pas en détruisant. La révolution se fait dans l'évitement. L'idée c'est d'être des anguilles, pas des bulldozers, du moins dans les mouvements que je côtoie.

Pourtant cela a finalement résonné en vous…

Oui. Petit à petit j'ai réalisé qu'il ne s'agit pas d'un manuel proposant le mode d'emploi d'une belle et bonne révolte. La parole que porte cette jeune femme n'est pas limpide. Elle se contredit, elle souffre d'abandon et de rejet, tout en faisant preuve d'un mépris de classe total. Elle est au ban d'un système auquel pourtant elle appartient et dont elle reproduit les codes. Elle n'a pas choisi de vivre en marge – elle a eu un accident de parcours et s'est retrouvée dans cette spirale de l'échec –, et découvre soudain le revers du monde dans lequel elle a évolué et que jusque-là elle ne voyait pas. Si elle avait trouvé un job après son Bac+5, elle n'aurait sans doute jamais voulu défoncer des vitrines. Ce texte a un côté sombre, il montre l'envers de la médaille et ce n'est pas beau à voir. L'enjeu pour moi, en tant qu'actrice, c'est d'y insuffler le plaisir du jeu, le bonheur d'être là, ma force à moi qui consiste à croire qu'on peut changer les choses.

Et d'inverser le propos en quelque sorte ?

De parler au travers en tout cas. Comme si le texte était une passoire à travers laquelle je pouvais faire passer des raies de lumière. Le rôle des actrices et des acteurs consiste, je crois, à apporter de l'espoir, pas seulement à être l'oiseau de mauvais augure.


Propos recueillis en 2019

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    Elle a 29 ans, un Bac +5 en poche et est – provisoirement – laveuse de vitrines. Pendant une heure, elle va exprimer ses colères face à cette société qui sépare ceux qui réussissent et les autres, sa douleur après la perte de son amoureuse, son désir de dire ses quatre vérités à un père démissionnaire.

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