
Jacqueline
Un soir pluvieux de 1987, à Paris. La grande actrice Jacqueline Maillan décide de se donner la mort.
Ne pouvant se résoudre au déclin inexorable de sa carrière, cette reine du boulevard nous convie à ses adieux comme une dernière mise en scène d'elle-même.
Cependant, un coup de théâtre vient chambouler son dessein funeste : on lui propose un grand rôle. Mais il est trop tard, un cocktail de barbituriques coule déjà dans ses veines.
Comme un poulet sans tête, elle se bat contre la fatalité pour pouvoir réaliser le rêve qu'elle croyait enterré, celui de remonter sur scène.
Sur l'écriture par Guillaume Poix
Premières amours
Lorsque j’étais enfant, c’est avec le genre du boulevard que j’ai découvert le théâtre. Mes premiers souvenirs d’émerveillement sont liés au Théâtre de la Tête d’Or, à Lyon, cette institution privée qui accueillait tous les grands succès du boulevard parisien. Je me souviens des décors – salon bourgeois, portes qui claquent, arrière-cuisine, bow-window ou véranda, vue sur les toits de Paris, et surtout : l’escalier –, des trois coups, du rideau rouge, de l’hilarité du public, de l’énergie phénoménale dépensée par les comédiens pour entraîner les spectateurs dans ce qui n’est jamais, au fond, qu’un délire inconséquent.
J’ai vu Pierre Arditi, Patrick Préjean, Marthe Villalonga, Claire Nadeau… J’étais fasciné par le réalisme de la scénographie, des accessoires – un monde miniature, un monde en vitrine –, par le tourbillon de situations improbables et de quiproquos. J’ai voulu devenir acteur pour faire rire et, je crois, maîtriser le rythme d’une existence où tout s’arrange toujours, dominer un corps alerte et débarrassé de la pesanteur des complexes, agencer moi-même les rouages d’une mécanique jubilatoire. Pour moi, le boulevard, c’était le théâtre. C’était cela, jouer.
J’ai découvert d’autres esthétiques, d’autres écritures, d’autres mondes. Le théâtre s’est agrandi, son aura s’est décuplée à mesure que mon horizon s’est ouvert. J’ai même fini par mépriser ce qui m’avait constitué. J’ai condamné les intrigues frivoles et le surjeu des acteurs, réprouvé l’idéologie capitaliste et bourgeoise de ces créations dupliquées à l’infini. J’ai laissé derrière moi cette empreinte originelle, en ayant honte d’avoir pu prendre du plaisir à ce divertissement, moi qui voulais, croyais, espérais faire de l’art.
J’ai mûri, j’ai trahi – me suis payé de mots.
À l’invitation de Rebécca Balestra et de Manon Krüttli, dans le prolongement du travail que nous avons amorcé avec La Côte d’Azur et Le père Noël est une benne à ordures, l’occasion m’a été donnée de revenir aux sources de mon engagement pour le théâtre. Disséquer le genre du boulevard. L’expurger de sa sclérose politique. Le réinventer en explosant son cadre, en minant son systématisme, en sabotant son conservatisme. Concevoir à trois un boulevard punk et poétique.
Source : Comédie de Genève
Sur la conception
Par Rébecca Balestra, Manon Krüttli & Guillaume Poix
Pendant des mois, nous avons rêvé à un spectacle capable d’unir nos forces - jeu, mise en scène et écriture. Capable surtout de revitaliser le genre du boulevard qui nous fascinait tous les trois. Puisant dans son énergie, son efficacité et la jubilation qu’il inspire quand il est impeccablement exécuté, nous nous sommes approchés du trou noir autour duquel gravitait notre désir commun : raconter combien féroce - ou vaine - est la pulsion de vie. Combien parfois vouloir exister à tout prix, maladie de notre époque qui ne nous épargne pas, est un piège aussi futile que vertigineux.
Nous avons ainsi imaginé un personnage d’actrice déchue, une star du boulevard incapable d’accepter sa mise en retrait des planches où elle s’est pourtant réfugiée pendant trente ans. Une femme piégée par son égo qui a exporté dans sa vie la mécanique du boulevard, confondant les pièces dans lesquelles elle a triomphé avec son existence même. Une femme qui a perdu les repères lui permettant de distinguer le réel et la fiction consolatrice que peut parfois être le boulevard. Une femme au soir de sa vie qui décide de jouer sa mort comme son ultime succès. Une femme prise dans la nasse de son narcissisme.
Et c’est la figure de Jacqueline Maillan qui s’est imposée à nous, cette pionnière de l’humour qui fut une icône de la comédie en France et qui incarna l’humour au féminin à une époque où cela n’allait pas de soi. Jacqueline Maillan admirée pour son jeu tout en rupture et qui fascine dans Au théâtre ce soir et Papy fait de la résistance.
Jacqueline nous invite donc chez elle, avenue Paul Doumer, un soir pluvieux de l’année 1987. Entourée de sa fidèle amie, la comédienne de boulevard Micheline Dax, autre gloire du genre, et de son non moins fidèle partenaire, Jacques Jouanneau, la Jacqueline Maillan que nous avons convoquée – et inventée – a décidé d’en finir car elle ne joue plus. Plutôt que de mourir à petit feu, elle avale un cocktail de barbituriques et attend d’être fauchée. Mais, comme dans un boulevard, survient un coup de théâtre – un coup de sonnette : Bernard-Marie Koltès se présente afin de lui faire lire son Retour au désert qu’il a écrit pour elle. Il veut qu’elle soit Mathilde. Il faudra dès lors toute l’inventivité – et l’énergie surhumaine – de Jacqueline pour juguler le poison qui coule dans ses veines et espérer repousser l’échéance fatale afin de vivre son rêve : jouer enfin pour le théâtre d’art subventionné.
La mort en direct
Jacqueline se présente, en apparence, comme une comédie féroce, jouant de toutes les potentialités drolatiques du registre boulevardier. Mais c’est aussi un délire, une mécanique qui se dérègle à vue et sonde ce que le comique au féminin comporte encore de tabou – sa force transgressive, sa capacité à inventer des images mentales neuves.
Réflexion sur la mort au monde et la mort à soi-même, la pièce interroge également la querelle française qui oppose théâtre public et théâtre privé. Théâtre d’art et théâtre de divertissement. Théâtre élitiste et théâtre populaire. Cette ségrégation, qui perdure, fige l’histoire du théâtre et fonde deux camps dont l’affrontement stérile occulte ce qui, il nous semble, se joue en profondeur dans l’acte théâtral : on joue, au fond, pour ne pas mourir. Ou bien on joue pour se voir mourir. Maillan et Koltès, même combat.
Si elle s’appuie sur des faits réels – Maillan a véritablement créé le rôle de Mathilde dans Le retour au désert sous la direction de Patrice Chéreau au théâtre des Amandiers de Nanterre en 1988 –, la pièce propose une variation libre sur ces figures emblématiques qui portent chacune un monde a priori inconciliable. Il s’agit presque ici de se réapproprier l’histoire du théâtre qui nous constitue afin d’en déconstruire les mythes. S’autoriser à trahir pour réapprendre. Tracer la ligne de crête de notre théâtre.
Tout au long du spectacle, la mort, indifférente, fait son chemin. La langue que parle Jacqueline, parfois vide de sens mais pleine d’intensité, vide d’effets mais pleine d’intentions – et par là-même, éminemment vivante – défie le temps. Chaque mot prononcé est une victoire sur le silence qui toujours gagne. Chaque phrase retient le rideau qui tombe. Et l’expérience qui nous est donnée en partage, c’est bien ce vertige de la mort qui va. Cette mort qui a lieu en direct – ultime frisson, comble du geste théâtral. Devant nous, quelqu’un meurt. Et le plus drôle, c’est qu’il le sait.
Source : Comédie de Genève
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03 déc. > 14 déc. 2025