
Œdipe/Antigone
La tragédie d’Antigone est la première qu’écrivit Sophocle, mais elle constitue en fait la suite exacte d’Œdipe Roi et d’Œdipe à Colone – tant du point de vue de l’histoire de la lignée des Labdacides (la famille de Laïos et d’Œdipe) que du destin politique de la ville de Thèbes, leur cité.
Sur les scènes d’aujourd’hui, on joue en général ces trois pièces séparément, mais force est de constater que, si on les enchaîne comme une seule histoire, elles s’éclairent l’une l’autre et déplacent notre compréhension du mythe et des enjeux, aussi bien politiques, religieux que psychologiques. La façon dont le malheur frappe les descendants de Labdacos de génération en génération est en effet l’un des axes essentiels d’une relecture globale de ce mythe.
Œdipe roi, d’abord, raconte la chute d’Œdipe, ou comment le roi adulé de Thèbes, celui qui a délivré la cité des griffes de la Sphinge en résolvant son énigme, veut sauver sa ville une seconde fois : la ville est dévastée par la peste, et un oracle dit que, pour la guérir, il faut en chasser l’homme qui la souille, l’assassin non identifié du roi Laïos. Persuadé qu’il pourra résoudre cette nouvelle énigme, Œdipe se lance dans une sorte d’enquête policière qui prend vite la forme d’une quête d’identité : il se découvre lui-même successivement l’assassin de Laïos, le fils de Laïos - donc parricide - et l’époux incestueux de Jocaste sa propre mère.
Présentation par Stéphane Braunschweig
Sophocle : Œdipe roi, Œdipe à Colone et Antigone
La tragédie d’Antigone est la première qu’écrivit Sophocle, mais elle constitue en fait la suite exacte d’Œdipe Roi et d’Œdipe à Colone – tant du point de vue de l’histoire de la lignée des Labdacides (la famille de Laïos et d’Œdipe) que du destin politique de la ville de Thèbes, leur cité. Sur les scènes d’aujourd’hui, on joue en général ces trois pièces séparément, mais force est de constater que, si on les enchaîne comme une seule histoire, elles s’éclairent l’une l’autre et déplacent notre compréhension du mythe et des enjeux, aussi bien politiques, religieux que psychologiques. La façon dont le malheur frappe les descendants de Labdacos de génération en génération est en effet l’un des axes essentiels d’une relecture globale de ce mythe.
Œdipe roi, d’abord, raconte la chute d’Œdipe, ou comment le roi adulé de Thèbes, celui qui a délivré la cité des griffes de la Sphinge en résolvant son énigme, veut sauver sa ville une seconde fois : la ville est dévastée par la peste, et un oracle dit que, pour la guérir, il faut en chasser l’homme qui la souille, l’assassin non identifié du roi Laïos. Persuadé qu’il pourra résoudre cette nouvelle énigme, Œdipe se lance dans une sorte d’enquête policière qui prend vite la forme d’une quête d’identité : il se découvre lui-même successivement l’assassin de Laïos, le fils de Laïos - donc parricide - et l’époux incestueux de Jocaste sa propre mère. La prédiction faite à Laïos que, s’il donnait naissance à un fils, celui-ci le tuerait et s’unirait à sa mère, est donc accomplie. Horrifié par la découverte de son identité et la monstruosité de ses crimes, Œdipe se crève les yeux.
Lorsque l’on ne joue qu’Œdipe roi, on peut avoir l’impression qu’Œdipe, en se crevant les yeux, se punit de ses crimes et de l’aveuglement dans lequel il a été jusque-là. C’est évidemment une interprétation possible, mais qui doit sans doute beaucoup à l’influence de notre civilisation judéo-chrétienne – qui n’aime rien tant que la logique du crime et du châtiment –, et aussi
à la lecture qu’en a donné Freud : en tuant son père et en couchant avec sa mère, Œdipe réalise son désir infantile inconscient, il est donc logique qu’il soit submergé par un terrible sentiment de culpabilité. Même si l’on ne veut pas contester la validité des théories de Freud sur le fameux « complexe d’Œdipe » qui est au fondement de la psychanalyse, on peut suivre Jean-Pierre Vernant dans la critique qu’il fait, dans un texte demeuré célèbre (Œdipe sans complexe), de la lecture et de l’utilisation par Freud de la tragédie de Sophocle. Notamment lorsqu’il explique en substance que, pour que ce désir inconscient de tuer son père et de coucher avec sa mère s’applique à Œdipe, il faudrait qu’il considère Laïos et Jocaste comme ses parents, ce qu’il ne fait jamais, ayant été séparé d’eux à la naissance et n’ayant donc eu aucun rapport avec eux en tant que parents. En fuyant Corinthe et des parents adoptifs qu’il croit être ses véritables parents, il cherche au contraire consciemment à fuir le destin de parricide et d’inceste que l’oracle lui a prédit, et non inconsciemment à réaliser ce désir.
Or précisément, l’Œdipe que nous retrouvons dans Œdipe à Colone, le vieil Œdipe errant et aveugle, guidé par sa fille Antigone, ne cesse de clamer son innocence : il a été criminel « sans le savoir ». Il ne reconnaît pas ses crimes comme étant les siens et se déclare victime des dieux, et même victime de ses propres parents : après tout, ce sont eux, les criminels, qui ont voulu le tuer dès la naissance en l’exposant à la mort sur le mont Cithéron. N’est-ce plus le même Œdipe ? Le vieux Sophocle porte-t-il désormais un regard différent sur son personnage ? Ou devons-nous admettre que notre lecture d’Œdipe roi était biaisée ? Avions-nous bien entendu les mots qu’il prononce après s’être crevé les yeux :
Apollon ! C’est Apollon qui m’a infligé ces malheurs, tous ces malheurs,
mais nul ne m’a frappé, si ce n’est moi-même.
À quoi bon voir, puisque plus rien ne m’était doux à voir ?
Ainsi Apollon est déjà désigné comme responsable : si Œdipe s’est aveuglé, c’est moins pour se punir du crime que pour ne plus voir une réalité insupportable où il a été plongé malgré lui.
On a aussi coutume de voir dans un Œdipe assagi par l’âge et en quelque sorte purifié par le malheur, humble face à son sort, et désireux de porter bonheur et prospérité aux habitants de Colone et d’Athènes, si ceux-ci acceptent de lui accorder l’hospitalité pour son dernier voyage. Et sans doute cette belle et humaine hospitalité envers l’étranger, le malheureux, le paria, contraste avec le sort que les fils d’Œdipe ont réservé à leur père en le bannissant de Thèbes. Cette tragédie que l’on considère comme l’ultime du vieux Sophocle est en effet un hommage du poète à Athènes, sa ville natale, et c’est sans doute cela qui ressort lorsqu’on la joue sans la faire suivre d’Antigone.
À l’inverse, lorsque l’on poursuit le récit, on s’aperçoit que cette lecture a l’inconvénient de masquer la puissance de négativité que porte ici la figure d’Œdipe : certes il apporte sa bénédiction à Athènes, mais sa malédiction contre ses fils, qui se déchirent pour le pouvoir sur Thèbes, va entraîner leur mort à tous deux, et celle-ci sera cause à son tour du destin tragique d’Antigone, leur sœur. Œdipe devient lui-même un père qui « tue » ses enfants et transmet à la génération suivante la « malédiction de Pélops » qu’il a lui-même héritée de Laïos.
Pélops, en effet, avait confié son fils Chrysippe à Laïos pour qu’il lui apprenne à conduire un char, mais Laïos s’était épris du jeune homme et l’avait violé ; Chrysippe mort, Pélops avait appelé Apollon à maudire Laïos et sa lignée. Et c’est ainsi que Laïos dut apprendre que son fils le tuerait, ce qu’il essaya de contrer en le livrant à la mort sur le Cithéron. Curieusement Sophocle passe sous silence cet épisode décisif. Considérait-il qu’il était bien connu du public ? Ou que la faute initiale devait être tue, pour rendre le dessein des dieux plus obscur et plus puissant, et la destinée des humains plus fragile et plus injuste ?
Cette transmission du malheur à la génération des enfants, cette « répétition » pour parler en termes freudiens, fait apparaître une autre face du « complexe d’Œdipe » : ce qui traverse cette histoire en cascade, c’est peut-être moins le désir du fils de tuer le père, que celui du père de tuer son (ou ses) fils, ce que les psychanalystes appellent parfois « contre-Œdipe ». Bien sûr, ce n’est pas tout à fait la même chose pour Laïos et pour Œdipe : Laïos veut la mort de son fils par peur d’être tué par lui, tandis qu’Œdipe se venge de ses fils qui le rejettent comme père, mais qui veulent aussi s’emparer de son pouvoir. Or c’est justement ce pouvoir tant convoité qui sera la cause de leur discorde, et la malédiction de leur père celle de leur « meurtre mutuel ». Œdipe, dans son ressentiment d’infinie injustice, ne peut supporter que d’autres, et surtout pas ses fils, puissent profiter du pouvoir qu’il a perdu. Car cette « trilogie » est aussi une parabole sur le pouvoir, le désir de le posséder, la peur de le perdre, la folie qu’il engendre. Par trois fois, la cité apparaît malade de ses chefs et de leur hybris. Le ver est dans l’homme qui se prend pour un dieu, semble dire Sophocle, en peignant, à l’opposé des rois de Thèbes, Thésée, le roi d’Athènes, comme un homme bienveillant, sage et pondéré. En témoigne aussi la trajectoire de Créon, l’un Pélops, fils de Tantale et Dioné, il est l’ancêtre des Atrides à Mycènes et donna son nom à Péloponnèse. satisfait de jouir des privilèges du pouvoir sans avoir à l’exercer, est contraint de s’en mêler dans Œdipe à Colone, à cause des préparatifs de guerre entre les deux fils d’Œdipe, et, ceux-ci s’étant entretués, il devient un roi tyrannique et obstiné dans Antigone, provoquant, outre la mort d’Antigone, celle de son fils Hémon et de son épouse Eurydice, et précipitant sa propre perte.
Face aux hommes que le pouvoir rend fous se tiennent les deux filles d’Œdipe, Antigone et Ismène : elles aussi traversent les trois pièces. Encore enfants, elles apparaissent à la fin d’Œdipe roi, découvrant avec effroi – et sans un mot – l’identité de leur père qui est aussi leur frère, et qu’elles sont filles de l’inceste. Elles seront ensuite les soutiens d’Œdipe dans son chemin vers Colone, témoins des conflits, des débats et des haines entre les hommes. Enfin, dans Antigone, elles feront, chacune à sa manière, un pas de côté face à la logique du pouvoir. Antigone la récusera de manière radicale en voulant donner une sépulture à son frère Polynice, et en opposant les lois « non écrites » des dieux souterrains aux lois décrétées par Créon. Elle en mourra, car la mort est son seul horizon dans ce monde-là. Quant à Ismène, elle refusera d’aider sa sœur à enterrer le cadavre, mais s’accusera de complicité quand Antigone sera condamnée par Créon : on dirait qu’elle ne cède ni à Créon ni aux dieux souterrains, et que, dans ce qui peut apparaître chez elle comme un manque d’héroïsme, il y ait surtout encore, malgré tout, le goût de vivre. Seule survivante des Labdacides.
Jamais la peur ne m’a quittée qu’ils ne m’assoient un jour sur le trône.
(…) N’avoir plus d’ombre et ne serait-ce qu’un endroit, quelque part,
pour rester seule, pouvoir lentement retirer mes sandales,
et jouer, que sais-je, avec les clés de mes tiroirs d’une main insouciante
que je laisserais pendre au bord de mon lit.
(…) C’est bien assez de ce tout qui nous scelle dès avant notre naissance,
c’est bien assez de la mort qui nous guette.
(Yannis Ritsos,Ismène, Éditions Gallimard, 1973)
Stéphane Braunschweig, avril 2025
Source : Dossier de présentation