
J’ai un rapport étroit, complexe, presque ambigu au théâtre grec. Je ne peux pas dire que je l’aime, tout comme nous ne pouvons pas dire que nous aimons la gravité terrestre. Cela est tout simplement inévitable. Par ailleurs, je suis troublé, et je nourris donc une curiosité intense et particulière pour toutes les tentatives de reconstitution de cette tragédie grecque par de grands auteurs occidentaux, qui, bien qu’on puisse les qualifier d’échecs, sont, précisément à ce titre, intéressantes. Je pense à Racine en effet, à Hölderlin, à Alfieri et à tant d’autres artistes majeurs, à tous ceux qui se sont essayés à reconstruire la tragédie et se sont en quelque sorte « rendus » face à cet impossible. L’écriture de Racine m’a toujours impressionné de par ses mélanges entre la culture grecque et la culture chrétienne, alliage tout à fait impossible puisque, si l'au-delà existait, il n'y aurait pas de tragédie.
Cette contradiction est certes l’élément le plus intéressant, mais ce qui me stimule également, c’est, si je puis l’exprimer ainsi, l'« inactualité » de Racine. Paradoxalement, l'inactualité de sa langue, de la rhétorique classique et de la théologie en général le rendent absolument contemporain, en écho à nos propres contradictions et impossibilités. ! Et je pense résolument que nous pouvons toucher au contemporain par le biais de l'inactualité. En se situant hors du temps, nous pouvons mieux voir notre époque de dysfonctionnements. Il faut s’écarter de la voie pour en voir le chemin. En cela, Racine appartient au futur, du fait de son combat avec le langage : il y a un abîme caché, en-deçà du langage. Tout est dit pour être caché. Les mots emportent l’air. Bérénice, en particulier, est vraisemblablement le texte le plus difficile à monter à ce sujet, et donc le plus éloquent. Parce qu’il ne se passe absolument rien : tout est bloqué. Mais, précisément, ce blocage, c'est la tragédie. À mon avis, c'est un monument de la culture humaine, par-delà la culture française et la temporalité. Par-delà l’espace-temps, Bérénice m’impressionne pour cette raison : tout y est figé, paralysé, empêché, mais sa beauté formelle est un cristal lumineux.
Il est intéressant en tout cas de se frotter à cette question. Pour moi, la force que l'on ressent avant tout dans cette pièce est celle d’un frein. Tout est tenu, ou retenu. Les Grecs (et Saint Paul) avaient un mot pour l’exprimer : katechon (nda : du Grec : qui signifie : ce qui retient). On peut ainsi ressentir l'abîme caché, mais si proche, comme un voile fébrile entre le fond et la forme, le plongeon et le réel. D'un côté, il y a donc la politesse, la noblesse des mots et, de l'autre, tout proche, dans les recoins, cet abîme, la violence, la mort, le sang. J'aime beaucoup travailler le rapport entre la forme et le chaos, or il est extraordinaire chez Racine. Roland Barthes parlait d'un brouillard de mots, comme d’un nuage qui entourerait chacun des personnages, qui demeurent toujours seuls. Bérénice est de ces monuments de la solitude et de l’abandon.
Isabelle est la synecdoque de l'art du théâtre mondial. Elle est l'actrice définitive. Pour une pièce définitive. Il faut une actrice radicale comme Isabelle pour aborder l'un des textes les plus radicaux de l'histoire occidentale. La radicalité, au sens propre du terme, que je n’ai pas peur d’utiliser, est un point d'entrée dans la pièce. Avec Isabelle Huppert, feu central du théâtre, pour incarner Bérénice, l’enjeu est d’exprimer avec elle l’hardcore du théâtre.
Je crois que oui. Il y aura la parole, nue ; mais la façon en elle-même de donner la parole sera nécessairement tordue. Ce n'est pas la parole qui amène un signifié. La forme, la température, la stratégie de la parole et de la voix existeront pour mieux « cacher », rompre avec la communication. Et, en effet, je ne veux pas simplement donner la parole à travers la voix mais aussi à travers des dispositifs. Je pense surtout aux autres personnages, autour de Bérénice, Titus et Antiochus en particulier.
Bérénice est le point immobile et central du chaos, l'origine du typhon qui circule autour d'elle. Tous les personnages tournent autour d’elle. Il y aura le texte intégral de Bérénice, tandis que tous les autres personnages seront flous, tels des revenants qui émettent une parole fantôme. Nous pouvons aussi imaginer que nous sommes dans la tête de Bérénice, ou d'une personne qui croit être Bérénice. Ce n'est pas une reconstruction historique. Bérénice est un objet ambigu ; nous en avons vu de magnifiques versions néo-classiques, je pense notamment au chef-d'œuvre de Klaus Michael Grüber (1984), dans lequel la parole est donnée dans son élégance, dans sa froideur de marbre de Paros. J'ai trouvé le spectacle extraordinaire, mais aujourd'hui je pense qu’une autre sensibilité est urgente. Par ailleurs, il y a de l'obscurité dans cette clarté de Racine... Je doute de la merveilleuse lumière de sa langue, il y existe aussi beaucoup d’ombre. Et c’est à cette ombre que je donnerai toute sa place.
La psychologie est effectivement une clé, mais au sens du psychisme profond, celui qui échappe à toute catégorisation, car ce n'est surtout pas du « théâtre psychologique ». Nous entrons bien dans le réel, dans le noir du corps, dans tout ce qui est caché. Ce sera du théâtre de corps, vrais, faux, imaginés.
J’y travaille avec Scott Gibbons. La musique, avec les sons et le bruit, sont fondamentaux parce qu'ils sont l’expression du réel et de tout ce qui échappe au domaine du langage. Nous sommes toujours « victimes » de la musique qui peut transcender la peau de la conscience. Le travail à faire avec les voix est donc crucial.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Printemps des Comédiens
Bérénice apparaît ainsi comme la victime expiatoire d’un rituel organisé et désiré par les hommes. La musique joue dès lors tout son rôle : à la fois glas, bourdonnement et battement, elle nous fait entrer dans la tête, le cœur et le corps de la reine déchue en simple maîtresse.