
Je pense que j'avais surtout envie de mettre en scène Pistes… parce que c'est une histoire jusqu'à un certain point autobiographique. Le texte parle de mon adolescence, des questions de discrimination, de rejet, d'exclusion. Mon adolescence a aussi été marquée par le sport et l’athlète namibien Frankie Fredericks, qui m'a inspirée. Ce texte a déjà été monté en France et en Allemagne et j'ai eu envie de creuser ce geste-là, de donner ma propre vision du texte. J’en ai parlé à David Bobée et ça s’est mis en place de façon très simple.
En 1996, je regarde les Jeux d'Atlanta, et je vois Frankie Fredericks brandir le drapeau namibien lorsqu’il termine sa course. Je ne connaissais pas du tout la Namibie, ni son drapeau avant ça. Cet athlète va me donner envie de m'intéresser davantage au pays et de faire des recherches.
Ce qui m'intéressait aussi, c'était de parler de la grande histoire et du génocide qui a eu lieu en Namibie entre 1875 et 1915 pendant la colonisation allemande. Tout le texte et le spectacle sont traversés par l'idée du corps noir : le corps qui peut être rejeté, exclu, humilié, le corps aussi, malheureusement, génocidé et le corps athlétique. Le corps qui est en mouvement, tout ça vient de Frankie.
En allant là-bas, je me suis rendu compte que le génocide était présent sans l'être. J'ai eu l'occasion d'aller à Auschwitz où tout est très présent : les baraquements, les salles, tout est à l'identique. En Namibie, il n'y a rien. C'est ce vide qui serre les tripes. Il n'y a rien pour commémorer. Ce génocide n'a été reconnu par le gouvernement allemand qu'en 2021, cent ans après. L’éthique est une valeur qui doit m’accompagner, depuis l’écriture à la mise en scène. Rendre la complexité de ce drame resté dans les limbes du mystère pendant quasiment un siècle. C’est aussi montrer une autre image des victimes. Elles se sont battues. Et c’est avec l’idée de résistance que je souhaite aborder ce texte.
La scénographie a été réalisée par Léa Jézéquel et David Bobée. Il s'agissait de retraduire l'idée de l'athlétisme avec une piste géante qui s'élève dans le ciel. Elle sert de support de jeu pour la comédienne mais évoque également l'idée de mur. La couleur ocre du sol et de la toile est une proposition de David et Léa pour rappeler le désert de Namibie et sa texture ainsi que la piste d’athlétisme, ocre elle aussi.
Les vidéos projetées montrent le vide. Je parle beaucoup du vide dans le spectacle et y compris du vide de mémoire. On voit ici le vide d'habitants à travers les paysages incroyables, essentiellement du désert. Pour le son je souhaitais faire entendre les dunes mugissantes du désert du Namib, créant une sensation d'étrangeté ou d'inconfort.
Je pense que ce texte, au-delà des questions de discriminations raciales, s’adresse à tou·tes car il part du point de vue d’un enfant. Le public peut lui aussi plonger dans son enfance. Le texte parle également du sentiment d’appartenance ou non à un groupe, du sentiment d’exclusion et il me semble que l’empathie pour le personnage vient de là : d’assister impuissant.e à son exclusion, soit parce qu’on a vécu le même type de sentiment, soit peut-être aussi parce qu’on y a participé sans en avoir été conscient·e.
Par ailleurs, la parole du personnage est relativement intime et c’est le public qui est pris à témoin de ses questionnements, de ce dialogue intérieur et des souvenirs qui surgissent pour la première fois.
Propos recueillis par Ronan Ynard, secrétaire général du Théâtre du nord, en novembre 2024
Sondant nos rapports à l’invisible dans le bocage normand comme dans la culture sénégalaise avec «Sorcières», ou explorant la place des corps noirs avec «Pistes», la dramaturge relie sa trajectoire personnelle à la marche du monde.