Nous, les héros

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Nous, les héros

Clément Hervieu-Léger, Jean-Luc Lagarce

Nous, les héros narre les tribulations d’une famille de comédiens en tournée dans « le centre de l’Europe ». La représentation vient de se terminer et la troupe regagne les loges, ou plutôt ce qui leur tient lieu de loge. Peut-être l’arrière-salle d’une salle des fêtes où l’on aurait installé des tables de maquillage avec miroirs, des paravents ainsi que quelques matelas ou lits de camp. Il pourrait y avoir également des portants avec des éléments de costumes de scène, des valises, un réchaud à gaz… La représentation n’a pas été brillante et le public peu enthousiaste. Lagarce renoue ici avec un genre théâtral que l’on pourrait appeler « la sortie de théâtre », un genre initié par Molière avec La Critique de l’Ecole des femmes puis repris notamment par Karl Valentin ou Roland Dubillard. Mais contrairement à ces auteurs cités, Lagarce se place lui, non pas du côté de ceux qui sortent de la salle de spectacle mais du côté de ceux qui sortent de scène. Il invite le spectateur à rejoindre les coulisses et à partager l’intimité des comédiennes et des comédiens à l’heure où ceux-ci se démaquillent et retrouvent leur costume de ville. Le spectateur ne verra jamais le spectacle, la représentation est terminée. Quelle pièce joue-t-on d’ailleurs ? Il ne pourra que l’imaginer, la rêver. Mais il sera le témoin de la vie qui passe. Cette vie de troupe tant fantasmée. (...)

Clément Hervieu-Léger

Note d'intention

Par Clément Hervieu-Léger

En 2017, après avoir mis en scène notamment Molière et Marivaux, je décidais de monter Le Pays lointain, ultime pièce de Jean-Luc Lagarce et qui n'avait alors jamais été représentée intégralement. Mettre en scène Jean-Luc Lagarce fut pour moi une expérience singulière et décisive. Patrice Chéreau, aux côtés duquel j’avais travaillé dix ans durant, était mort quelques années auparavant et j’avais trouvé dans le théâtre de Lagarce, théâtre que Chéreau n’avait jamais monté, le moyen le plus évident de « faire mon deuil » (si tant est que nous puissions jamais faire notre deuil). Le plus évident ou en tout cas le plus concret tant le monde raconté par Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, me semblait faire écho à celui que Patrice Chéreau avait cherché à dépeindre et à interroger avec tant de force et souvent tant de noirceur.

Dans Le Pays lointain, pièce écrite en partie à l’hôpital, Lagarce met en scène autour du personnage autobiographique de Louis, malade et qui se sait condamné, la confrontation entre sa famille naturelle (ses parents, son frère, sa soeur) et sa famille choisie (ses amis, ses amants). La mort, le désir, l’amour, la famille … Je retrouvais là tous les thèmes qui font le cœur même de l’œuvre de Chéreau. Le spectacle fut créé, avec la Compagnie des Petits Champs, au Théâtre National de Strasbourg avant d’être repris à l’Odéon. C’était un spectacle fleuve dont les interprètes sortaient exténués, s’y étant livrés à corps perdus. Je savais que pour moi il y aurait un avant et un après. Je savais surtout qu’il me faudrait un jour retrouver Lagarce.

Sept ans sont passés. Sept ans, on dit souvent que c’est un cycle. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. Je sais, en revanche, que le temps de ces retrouvailles est venu. C’est pourtant à un autre Lagarce que j’ai aujourd’hui envie de me confronter : non pas le dramaturge sombre qui lutte contre la maladie mais le chef de troupe qui nous parle du théâtre et de la vie qui va avec, celui qui, bien que traversant les années sida de la manière la plus violente qui soit, veut croire encore à la force vitale du théâtre. Car derrière l’auteur aujourd’hui reconnu, on n’oublie trop souvent ce jeune homme de Besançon qui avait créé avec quelques amis le Théâtre de la Roulotte. C’est pour cette compagnie que Lagarce écrivait.

C’est cette vie de troupe qu’il nous raconte avec humour dans Nous, les héros, qu’il écrit en 1993. Cette saison-là, peinant à faire jouer ses propres pièces et se sachant déjà malade, Lagarce met en scène avec la Roulotte, Le Malade imaginaire. Calquant la distribution de sa nouvelle pièce sur celle de Molière, il décide de proposer aux théâtres qui le programment, d’accompagner la représentation du Malade d’une représentation de Nous, les héros. Il espère au moins pouvoir profiter de la tournée du Malade Imaginaire pour répéter dans la journée sa nouvelle création. C’est un échec. Les théâtres refusent et la pièce dans sa version initiale (version avec le père) n’est pas représentée. C’est cette version que j’ai choisie de
mettre en scène.

Nous, les héros narre les tribulations d’une famille de comédiens en tournée dans « le centre de l’Europe ». La représentation vient de se terminer et la troupe regagne les loges, ou plutôt ce qui leur tient lieu de loge. Peut-être l’arrière-salle d’une salle des fêtes où l’on aurait installé des tables de maquillage avec miroirs, des paravents ainsi que quelques matelas ou lits de camp. Il pourrait y avoir également des portants avec des éléments de costumes de scène, des valises, un réchaud à gaz… La représentation n’a pas été brillante et le public peu enthousiaste.

Lagarce renoue ici avec un genre théâtral que l’on pourrait appeler « la sortie de théâtre », un genre initié par Molière avec La Critique de l’Ecole des femmes puis repris notamment par Karl Valentin ou Roland Dubillard. Mais contrairement à ces auteurs cités, Lagarce se place lui, non pas du côté du côté de ceux qui sortent de la salle de spectacle mais du côté de ceux qui sortent de scène. Il invite le spectateur à rejoindre les coulisses et à partager l’intimité des comédiennes et des comédiens à l’heure où ceux-ci se démaquillent et retrouvent leur costume de ville.

Le spectateur ne verra jamais le spectacle, la représentation est terminée. Quelle pièce joue-t-on d’ailleurs ? Il ne pourra que l’imaginer, la rêver. Mais il sera le témoin de la vie qui passe. Cette vie de troupe tant fantasmée. La troupe, c’est donc cette famille (la famille toujours !) jetée sur les routes, de ville en ville. Il y a le père et la mère, leurs deux filles et leur garçon, le grand-père, l’habilleuse, un jeune homme, intime de la famille, et son meilleur ami. Et puis il y a Monsieur et Madame Tschissik. Eux ne font pas partie de la famille mais ils ont été engagés pour grossir les rangs de la troupe et tenter de faire remonter les recettes. Entre eux tous, la cohabitation est loin d’être simple. Ce soir-là, dans cette arrière salle de salle des fêtes, la troupe doit célébrer les fiançailles entre Joséphine, la fille ainée du clan, et Raban, le jeune premier. Mais cette petite cérémonie vire rapidement au règlement de compte.

Fidèle à lui-même, Lagarce met le groupe et ses interactions au centre de sa dramaturgie. La constitution de cette troupe itinérante, fauchée et exubérante, désespérée et drolatique, était, pour moi, le premier enjeu de mise en scène. J’ai choisi de réunir des fidèles de la Compagnie des Petits Champs : Daniel San Pedro d’abord, pour jouer ce père chef de troupe, mais aussi Jean-Noël Brouté (le grand-père), Juliette Léger (Eduardowa), ainsi que Aymeline Alix (Joséphine), Clémence Boué (Mademoiselle), Vincent Dissez (Monsieur Tschissik) et Guillaume Ravoire (Max) qui étaient dans Le Pays lointain. Mais parce qu’une troupe comme une famille a besoin de personnalités nouvelles j’ai demandé à Judith Henry (la mère), Thomas Gendronneau (Raban) et Olivier Debbasch (Karl) de nous rejoindre. Enfin, il fallait pour Madame Tschissik, une actrice qui puisse incarner à elle seule une certaine idée du théâtre, une actrice qui puisse jongler « l’air de rien » entre tragédie et comédie. Ce ne pouvait être, à mes yeux, qu’Elsa Lepoivre.

Le second de ces enjeux était le choix de la période à laquelle j’ai décidé de situer l’action. Deux possibilités s’offraient à moi : choisir, comme semble l’indiquer Lagarce, de raconter cette histoire dans l’Europe centrale du début du XXème siècle, à la veille de la Première Guerre mondiale, ou au contraire, transposer la pièce à l’époque à laquelle elle a été écrite, c’est-à-dire à la fin des 1980 - début des années 1990. C’est cette dernière possibilité que j’ai retenue. Je ne suis pas un adepte de la transposition à toute force mais il me semble que dans le cas présent, la charge autobiographique de Nous, les héros justifie pleinement ce choix. Pour être plus précis et afin d’éviter toute torsion trop volontaire du texte, j’ai choisi de placer le récit juste avant la chute du mur de Berlin. La guerre froide et le face à face des deux blocs permettent, en effet, de raconter très concrètement ce voyage « à l’Est » auquel Lagarce nous invite.

Par ailleurs, la musique étant particulièrement présente dans cette pièce, la transposition dans les années 1980 rend plus jubilatoire encore l’antagonisme entre différents styles musicaux (musique classique et variété notamment) mais également leur rapprochement (je pense par exemple à Queen ou à Klaus Nomi chantant l’Air du froid de Purcell). Lagarce indique, en effet, de manière précise, des intermèdes musicaux, parfois chantés par certains personnages. Mais il laisse le soin au metteur en scène d’en imaginer la teneur. La radio sera ainsi très présente dans ces loges de fortune, diffusant tubes et émissions nocturnes. Cependant, une partie de la musique du spectacle sera composée et interprétée en scène par Thomas Gendronneau, comme ces soirs de tournée où l’on se saisit d’une guitare pour accompagner les camarades en train de chanter. Au-delà de cette inspiration musicale, les années 1980 offrent, enfin, une très grande liberté esthétique tant à Camille Duchemin pour la scénographie qu’à Caroline de Vivaise pour les costumes.

Paradoxalement, Nous, les héros est une des pièces de Jean-Luc Lagarce parmi les plus méconnues et les moins jouées. Elle est pourtant, selon moi, l’une des plus abouties et des plus emblématiques de l’œuvre de celui que l’on considère désormais comme un classique. La mettre en scène est, je crois, la plus belle manière de célébrer les trente ans de sa disparition.

 

Clément Hervieu-Léger, Avril 2024

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