Le Kung-fu

Le Kung-fu
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Le Kung-Fu

Dieudonné Niangouna

« Des films. Et il y avait de tout. Absolument tout. Papa était un homme complet. Achevé. Un grand amateur de kung-fu. Il me disait « Adé, toi, je t’enverrai en Chine pour aller apprendre le kung-fu au temple Shaolin. Et à ton retour, au Congo, après que tu auras rapporté tes cinq dan de kung-fu et une ceinture noire, je te produirai, moi ton père, au cinéma. On fera des films de kung-fu, ici au Congo ». Mais mon père est mort. Et je n’ai jamais été en Chine. Je n’ai pas appris le kung-fu. Je n’ai jamais joué dans un film. Je suis devenu comédien, et je joue au théâtre. C’est ça mon kung-fu. C’est ça mon cinoche. Le théâtre. Oui c’est là que je fais mon kung-fu ».
Dieudonné Niangouna

Dieudonné Niangouna raconte comment il s’est créé comme acteur. Acteur dans la vie, acteur de l’écriture, acteur sur une scène de théâtre, acteur de sa pensée continue, à défendre des zones laissées pour compte et à militer artistiquement…

Note d’intention par Dieudonné Niangouna

Mon Laboratoire des Laboratoires

Dans mon enfance les souvenirs les plus marquants furent ceux des films qui m’ont donné à imaginer. C’était un monde dans lequel je trouvais toute la joie de vivre jusqu’à me convaincre que j’en faisais partie. C’est alors que j’ai commencé à dialoguer avec ses acteurs et ses paysages, ses actions et toutes ses histoires qui me concernaient et auxquelles j’étais redevable. Je devais y répondre, prendre parti, et les raconter à mon tour plus que les commenter. Les raconter, seul, en les jouant. Les raconter à ceux qui n’y avaient pas accès.


J’ai raconté des films à mes frères, sœurs, grands et petits, à mes cousins, mes tantes, mes oncles, à des amis, à des inconnus, à des vieillards, à des bébés, des chiens aussi. J’ai raconté près de deux mille cinq cents et quelques films dans ma vie et sans me fatiguer. Tous les jours de ma vie entre cinq et seize ans. Par jour je racontais six à huit films différents. Et aucun ne ressemblait à un autre. À l’époque je ne me souvenais même pas de moi, ni de ce que j’étais. La seule chose que je savais c’est ce que je faisais. J’étais maigre comme un clous. Je dormais en classe, je somnolais devant l’écran, je rêvassais tout le temps. Je ne parlais pas ou très peu. J’étais timide et peureux. Ce monde n’était pas le mien. Tout me paraissait saugrenu et illogique, insoutenable, incohérent, complètement à côté de la plaque ; parce que moi je venais d’ailleurs. J’étais une fiction au pays des humains.


Les premiers films m’apparurent comme des songes. Ils me regardaient moi, dans les yeux, puis ils cherchaient à me trouer l’âme. Ils me regardaient et non la caméra. Ils m’intimidaient, me foutaient la trouille, pas parce qu’ils étaient menaçants mais parce qu’ils me connaissaient. Ils s’adressaient à moi. (...) Toute cette peur générait de la fascination et le goût de s’y plonger pour ne pas trahir cette violence, car j’estimais au dire des contes et croyances de chez moi que «crier rendait fou» mais fou de la folie. Voilà pourquoi j’eus cette délivrance en empruntant le mouvement de la violence.


L’accélération des images, les plans qui bougent, les sons tonitruants des machines, la musique qui crève les tympans, la fulgurance des gros plans déchirant l’écran, la vitesse des choses, les sabots des chevaux, l’éclatement des bombes et les rafales des westerns, les acrobaties magnifiques, la virtuosité des acteurs, les ballets des claquettes, le regard du méchant, la beauté des héroïnes, la gueule de Klaus Kinsky, les courses des bagnoles, les sauts périlleux, les tonneaux, la java des samouraï, et bien évidemment le Kung Fu. Oui, plus que tout au monde le Kung Fu.


Papa n’était pas que grammairien, c’était surtout, et je crois même d’abord comme moi, un grand amateur de cinéma. A sa mort il avait près de milles cassettes VHS dans ses tiroirs. Des films. Et y avait de tout. Absolument tout. Papa était un homme complet. Achevé. Un grand amateur de Kung Fu. Il me disait «Adé, toi, je t’enverrai en Chine pour aller apprendre le Kung Fu au temple Shaolin. Et à ton retour, au Congo, après que tu aies rapporté tes cinq dan de Kung Fu et une ceinture noire je te produirai, moi ton père, au cinéma. On fera des films de Kung Fu, ici au Congo». Mais mon père est mort. Et je n’ai jamais été en Chine. Je n’ai pas appris le Kung Fu. Je n’ai jamais joué dans un film. Je suis devenu comédien, et je joue au théâtre. C’est ça mon Kung Fu. C’est ça mon cinoche. Le théâtre. Oui c’est là que je fais mon Kung Fu.


Alors à force de raconter des films je me suis raconté.

Exploration

Je pense que les influences des années 80, années de mon enfance et de mon adolescence sont en partie caractérisantes des jeunes de mon âge qui voudraient faire du cinéma, ou du théâtre plus que les tendances actuelles. Et pour ceux qui ont eu le malheur de commencer à faire entendre parler d’eux par le théâtre, comme moi, nos histoires, nos langues, nos rêveries empruntent toujours une force, nostalgique peut être, mais irrépréhensible à la diatribe des héros des films d’action. L’impression que tout cela allait changer et que nous étions les derniers, prêts à basculer dans quelque chose de nouveau, laissant derrière nous un monde qui n’existera plus que dans la mémoire des poètes. Les livres, les cassettes VHS, les rouleaux de cinéma ne sauront à eux seuls raconter, qu’importe la force évocatrice de l’image et les précisions des langages, le début de la fin d’un siècle de panique et la peur du jour qui venait, l’incertitude d’un chaos naissant, ou l’inconnu charmant pour l’inconnu méfiant et «pommés» que nous étions. Nous étions des «pommés» pour oser encore survivre sans un brusque arrêt de jeu. Mais le XXIème n’a pas commencé avec les années 2000, ça nous le savons. Il a commencé dans un film des années 80. Et seul un poète pourrait le raconter. Pas le film, mais la fin d’une civilisation de mensonge.


« Le Kung Fu » est un manifeste qui raconte de manière très simple et lisible comment un acteur s’est créé. Acteur dans la vie, acteur de l’écriture, acteur sur une scène de théâtre, acteur de sa pensée qui continue à défendre des zones laissées pour compte et à militer artistiquement, acteur de l’échange et de l’interculturalité des mondes faisant valser les pôles et valdinguer les notions, d’appartenance, d’appropriation, de clivage, d’enfermement. L’être n’est pas en soi, il est ailleurs. D’où j’expérimente ici par moi une forme d’auto-dérision qui ne passerait nullement par l’auto- biographie mais par la virtuosité de passer d’une prise à une autre, telle de l’auteur à l’acteur puis au metteur en scène et enfin au directeur de festival, voyageur, formateur, bavard, crieur, insupportable, gratteur de photos, colérique, intenable sur place, insatisfait, buveur de bierre, discuteur, lecteur de poésie, tout en apostrophant le texte de passages de films m’ayant marqués et qui en caractérisent ces différentes prises comme si seulement ils avaient été écrits et joués, comme ça, rien que pour moi.


J’en ai l’habitude. Je le fais souvent le Kung Fu. On me surprenait déjà dans la rue en train de parler. Oui, depuis l’âge de quatre ans je parle tout seul en marchant, et je joue en marchant, je frappe, je cogne, je pulvérise, je massacre, je tire, je roule, je courre, je parle et je crie en marchant. Seul. C’est ainsi que j’écris mes textes. C’est ainsi que je fais mon théâtre. Je fais le Kung Fu. Des livres et des répliques de films comme toujours sont les générateurs du jeu avant que naissent la matière qui sera mienne et qui se racontera autrement. Me servant de ce vécu, de cette grande expérience que j’ai appliquée toute ma vie, j’aimerais mettre en exergue un dialogue entre moi et moi, établir la communication entre les passages des films qui m’ont nourris et mon écriture ou tout au moins ce que j’ai tiré de cette expérience. Ce dialogue cher au «Le moi et le sur-moi» je le voudrais en diagonal, pour ne pas être en confrontation ni en jugement mais en altérité. Ce qui me fait convoquer un troisième élément qui «dé-rythme» le dialogue et impose un autre angle plus oblique et irrationnel que conséquent. La projection des scènes de films refaites et réinventées, rejouées par d’autres, complètement, à partir du texte fidèle et original du film et de la mise en scène réelle du film.

Les différents temps de résidences

1 – L’écriture

L’écriture du texte demande un temps de résidence pour arriver à maturer cette idée en matière. Je voudrais un texte qui parle seul avant les prétentions de la mise en scène. Dans l’écriture de mon texte les citations faites au père vont naturellement ponctuer cette grande partie de la narration. Car chez moi le cinéma est arrivé avec Papa. Et le seul endroit où mon papa était. réellement mon Papa à moi c’est quand il s’agissait du cinéma. Il vivait dans un film qu’il avait réalisé lui-même. Et le plus dingue c’est qu’il ne voulait pas en sortir. Pendant des années nous pensions qu’il avait perdu la clef. Or c’était faux. La clef, il l’avait dans la poche de son gilet. Il avait simplement remplacé les portes par des murs afin de se sentir bien dedans. En sécurité comme on dit.
Cette étape d’écriture serait juxtaposée à celle du choix des passages de films et de leur dramaturgie possible pour qu’ensemble ils tiennent en une seule histoire avec une seule et même évolution donnée qui est mon histoire du Kung Fu. Cet assemblage et cette mise en sens vont apostropher mon texte en tout point d’exactitude, de sorte qu’on finisse par un seul texte du spectacle mêlant mon écriture et les passages des différents films qui avaient et ont provoqué la genèse de cette affaire que je suis ou qui émoustillent les effluves d’un rêve jamais las.
Cette étape est clôturée par la lecture en publique du texte écrit pendant cette résidence sur la thématique du projet et donnant à imaginer l’expérience à venir.

2 – La re-réalisation des scènes de films cultes

Tout comme je dis les passages de films m’ayant marqué et qui ont caractérisé les différentes prises de jeu que je déploie comme si seulement ils avaient été écrits et joués, comme ça, rien que pour moi, de même un certain nombre des scènes de films qui m’ont construit et m’accompagnent seront projetées. A la différence que ces dernières seront reprises, réalisées par moi. Elles seront des « remakes » disons.
Il est question d’avoir une petite équipe de réalisation et de faire travailler les habitants de la ville sur une quarantaine de scènes de films choisis entre : westerns, peplum, karaté, bollywood, cap et épée, polard, pirates, science fiction, mafia, guerre, cinéma d’auteur, aventure, et action dans l’optique où les réalisateurs les avaient tourné à l’époque avec le même texte. Toujours et toujours de l’action avant tout.
Ce travail sera l’objet d’un atelier de formation et de partage d’expériences par le cinéma avec les habitants de la ville, artistes et non artistes, jeunes, enfants, adultes et vieux. Ce sont eux qui en fin d’atelier tourneront dans les scènes des films re-réalisés par le metteur en scène pour le spectacle. L’équipe de réalisation sera constituée d’un réalisateur, d’une assistante, d’un directeur de la photo, et d’un preneur de son. Ce deuxième temps de résidence est clôturé par la projection publique des scènes réalisées avec les habitants de la ville.

3 – La création du spectacle « Le Kung-Fu »

Le Solo « Le Kung Fu », avec la participation vidéo des habitants de la ville, est la dernière étape qui concrétise ce projet. Elle est d’évidence la somme de toutes les réflexions menées pendant le processus et l’accomplissement de tous les matériaux et leur réelle raison de dialoguer. L’équipe artistique du spectacle compte cinq personnes : un auteur-metteur en scène-comédien, une assistante et collaboratrice artistique, un responsable à la vidéo, un créateur son, et un régisseur lumière. « Le Kung-Fu » retrace un parcours individuel devenu commun où la vie artistique d’un homme partant du cinéma à la lecture, de la lecture à l’écriture, de l’écriture au théâtre, et du théâtre à l’engagement pour le théâtre, croise à un moment de sa vie l’imaginaire poétique d’une ville et les expériences de ces habitants pour, avec leur désirs et rêves, raconter une fable contemporaine aussi intime que touchant à l’universel. Une histoire personnelle et commune sur le plateau. Une histoire d’ici et de là appartenant à une communauté de gens qui la construisent un peu plus chaque jours, qui la vivent mieux qu’un film, et qui en empruntant l’œuvre d’un grand artiste la recréent finalement en d’autres espoirs, en d’autres souvenirs.

Critiques

  • Adiac Congo.com
    par Roll Mbemba

    Dieudonné Niangouna a réussi son pari du "Kung-fu"

    L’acteur Dieudonné Niangouna vient d’achever à Strasbourg la tournée européenne de sa pièce Le Kung- fu. Un véritable succès.

  • Le Temps
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    A Vidy, dans « Le Kung-Fu », l’auteur et acteur congolais parle des films qui l’ont façonné. Malheureusement, encombré de considérations nébuleuses sur l’écriture, le récit ne prend pas.

  • RfI
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    04 déc. > 07 déc. 2018
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